Les Hors Nature, Rachilde (Par Philippe Chauché)
Les Hors Nature – Rachilde – Editions Le Chat Rouge – Préface de Gérald Duchemin – Illustrations de Sarah Elie Fréhel - 400 p. – 23,90 euros – 8 janvier 2026.
« Notre provinciale monta à Paris, et se fit un nom de ce « Rachilde », comme d’autres avaient, en leur temps, hissé un étendard à deux syllabes. Rachilde comme Stendhal. Rachilde comme Molière. Rachilde comme Voltaire. Rachilde comme Racine.
Encouragée par Victor Hugo lui-même, elle se donna l’orgueil d’écrire en future professionnelle. »
Rachilde et l’Histoire-Monstre des frères épicènes – Gérald Duchemin.
« Le cabinet de toilette de Paul-Éric de Fertzen, somptueux comme un boudoir de reine, était ouaté de portières égyptiennes, où rutilaient, sur un fond d’azur assombri, un ciel reflété par le Nil au crépuscule, les lourds scarabées d’or. Il se meublait d’un grand lavabo de marbre vert et d’une vaste armoire, en bois de cèdre, travaillée à jouir, ornée de volutes de nacre dont les pâleurs translucides donnaient l’illusion de la voir peu à peu s’envelopper d’un rayon lunaire. »
D’où vient Rachilde dont les Editions du Chat Rouge rééditent ce roman époustouflant ? Du continent littéraire du XIX° siècle, un continent dont parfois certaines régions romanesques sont oubliées, pour mille raisons littéraires, plus ou moins raisonnables. Son nom : Mathilde Eymery, née en 1860 à Château-l’Évêque prés de Périgueux. C’est à la suite d’une séance de spiritisme qu’elle prend le nom de Rachilde, après être entré en relation avec un gentilhomme suédois de la Renaissance dénommé Rachilde ; beau songe, ne saurait trahir, si le spiritisme est un songe. Ses premiers romans sont admirés et font sensation, nous raconte avec finesse Gérald Duchemin, elle devient une étoile pour les Décadents lecteurs de Baudelaire et d’Edgard Allan Poe, on ne saurait mieux choisir comme compagnonnage littéraire. Son art littéraire, sera lié à celui de jouer sur les ambiguïtés sexuelles, les amours croisés et les séductions électriques et excentriques, en ces temps, on ne parlait pas de genre et l’on ne féminisait pas les mots et les lettres, on pouvait jouer et se jouer des apparences, sans en faire toute une histoire. Les Hors Nature paraît pour la première fois en 1897, c’est cette édition du Mercure de France qui s’offre aujourd’hui à nous, avec la brillance de ses excès et les éclats de ses dialogues. Le roman incruste définitivement dans la littérature l’histoire pour le moins tumultueuse et riche de mille surprises de deux frères, Paul le cadet, et Reutler l’aîné, deux aristocrates, l’un aux étourdissants attirances féminines, à l’art consommé du travestissement, l’autre, figure protectrice de son jeune frère, préférant l’étude et la réserve, aux invitations mondaines et débridées, à cela s’ajoute une passion, pour ne pas écrire un amour, qui les lie à jamais, y compris dans les colères et les excès. Le monde des frères est luxuriant, brillant de soies et d’or, mais aussi de mots qui s’envolent et ornent les commodes et les canapés, comme autant de décors, le monde comme représentation volage, l’aristocratie en mouvement.
« Icône à la fois royale et divine, profane et sacrée, toute la personne de cette femme semblait figée en l’or et les joyaux, comme celles qui ne savent pas ployer la taille, on l’habitude souveraine de ne même pas se pencher sur les génuflexions des passants. Oui, c’était bien une icône byzantine ; et quand elle tourna, du côté de Reutler épouvanté par son profil de camée dur, ses yeux bleus d’acier flambant dans l’ombre du koheul, sa bouche rouge aux luisances de corail, il eut l’impression atroce de voir vivre une statue. »
À lire Les Hors Nature on est ébloui par une telle richesse, une floraison stylistique qui nourrissent ce roman oublié, on reste enivré par tant de couleurs et de formes, par ces histoires captivantes et étourdissantes. Le même éblouissement ressenti lors de la première lecture de La Recherche, on devient et c’est heureux en ces temps, comme chez Proust, un lecteur captif et captivé par tant d’imaginaire narratif. Ajoutons que Rachilde excelle dans l’art du dialogue entre les personnages, vifs, pétillants, éblouissants, ce sont des machines à faire éclore des histoires, dans celui de la description des scènes extravagantes qu’elle imagine. Son style est une ode à l’art du roman, qui ne craint ni les joies du classicisme, ni celles des transgressions et des outrances de ses personnages, bouffons comme le directeur de théâtre ou touchants par leur profonde vérité comme Jorgon le majordome fidèle et attentif. Si la vie est un songe, il y a fort à parier qu’il s’abreuve aux histoires étourdissantes qui peuplent Les Hors Nature, aux côtés de celles de La Recherche, Proust et Rachilde sont les deux faces d’une même médaille de bronze frappée aux couleurs du style. Plus que jamais le roman est le miroir où se reflètent les mille facettes du monde.
Philippe Chauché
Les œuvres de Rachilde sont notamment publiées par Gallimard, Monsieur Vénus, La Tour d’amour, La Marquise de Sade, mais aussi par les Editions Bouquins, Amours monstres.
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