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Le Peintre et le Gouverneur, Jean-François Laguionie (par Patryck Froissart)

Ecrit par Patryck Froissart 11.03.21 dans La Une Livres, Critiques, Les Livres, Roman, Editions Maurice Nadeau

Le Peintre et le Gouverneur, Jean-François Laguionie, mars 2021, 118 pages, 17 €

Edition: Editions Maurice Nadeau

Le Peintre et le Gouverneur, Jean-François Laguionie (par Patryck Froissart)

 

C’est un roman tout en couleurs.

Dans une région sans nom soumise à un régime totalitaire, Zoltan, un jeune peintre, est chassé de l’Académie des Beaux-Arts au motif que sa peinture est soudain considérée comme dangereusement subversive : elle ne correspond pas aux règles de l’art fixées par les idéologues au pouvoir, elle est vivante, elle tend à exprimer la réalité, la vraie réalité, celle que voient ses yeux, ce qui est intolérable dans un état où la seule réalité qui vaille, qui puisse être visible, vue et reproduite, est celle, artificielle, normée, dont la perception est imposée par les autorités.

Ce que vous faites n’est pas acceptable… Et représente même… comment dirais-je ?… un danger ! – Un danger ?… – Entre nous, mon ami… que désirez-vous montrer en peignant cette toile ?… On dirait que vous voulez peindre la vie !… Je ne comprenais pas. Je ne voulais rien montrer du tout. Bien sûr que la peinture doit peindre la vie. Que peut-elle peindre d’autre ?

Emportant pour tout bagage quelques victuailles, ses tubes de peinture, son chevalet et une unique toile, Zoltan embarque sur un radeau où s’entassent des Bohémiens s’en allant faire les vendanges dans le sud. Se déroule sur quelques jours le voyage étrange de celui qui n’est plus, comme ses compagnons de hasard, qu’un étranger, et qui, obéissant à une subite inspiration, se fait débarquer dans un lieu solitaire, effectue une longue marche au travers d’une végétation sauvage et, tout d’un coup, s’arrête, plante son chevalet et se met à peindre avec ivresse.

J’allais me remettre en chemin lorsqu’en levant la tête, je m’aperçus que j’étais arrivé !…

Le paysage qui s’offre à lui le comble. Un étang, « un grand saule au tronc mangé par le lierre », un remblai, des roseaux, le soleil, un hangar abandonné en arrière-plan « avec un toit de tôle rouillée », des couleurs mouvantes, une lumière fluctuante, des nuances changeantes, des reflets, des friselis, des ondoiements, des ombres fuyantes, des feuilles qui volent, qui tombent, qui dérivent sur la mare.

Le peintre du réel est à la fête.

Car son art est celui du mouvement, du changement perpétuel. Zoltan « fixe » sur sa toile ce qui fuit, ce qui est mais qui ne sera plus dans quelques minutes, dans quelques secondes, l’instantané, l’impermanent, ce qui l’oblige à modifier incessamment son tableau, à rajouter un oiseau puis à l’effacer dès qu’il s’est envolé…

Un dernier rayon pose une goutte d’or sur les tuiles du hangar. Je me dépêche de la peindre. Elle est déjà partie ! Vite, je la fais partir aussi… Et c’est de plus en plus beau. Si beau que j’ai envie de m’arrêter un instant. Mais le pinceau s’y refuse. Les choses vont plus vite encore : l’eau de l’étang devient noire comme de l’encre. Le gris de Payne, puis le sépia !… Je dois enlever le reflet des roseaux qui m’ont donné tant de mal, puis les roseaux eux-mêmes, on ne les voit plus.

Après s’être installé précairement dans un vieux wagon à proximité, Zoltan peint, inlassablement, du même point de vue, jour après jour, de l’aurore au crépuscule, non pas le paysage mais ses mutations, son inconstance, ses alternances, la volatilité de ses teintes, la versatilité de ses moirures, l’évanescence de ses reliefs.

Le ciel en profite pour se teinter de rouge. Je réussis à en saisir à peu près l’intensité, mais le temps de prendre de l’huile au bout du pinceau, le rouge est devenu un sombre orangé… puis un bordeaux toujours difficile à traiter… Tout est devenu si sombre ! Je ne parviens plus à distinguer la moindre forme… L’étang a disparu… Alors je regarde ma toile : elle est presque entièrement noire.

Cette activité passionnée, pour le moins extravagante, est brusquement interrompue par des miliciens venus de la ville proche. Alors commence la deuxième partie du roman. Du monde de l’étrange dans lequel baigne la folie créatrice de Zoltan, le lecteur est entraîné dans un univers de l’absurde qui ne manquera pas de lui rappeler celui des romans de Kafka. Le peintre, après des dédales administratifs au cours de quoi il fait la connaissance de la fonctionnaire Véra qui devient sa maîtresse avec un dessein qui se dévoilera plus tard, et à l’issue d’obscures démarches en vue d’obtenir un vague et aléatoire permis de séjour, est emmené, par un parcours labyrinthique, au palais du gouverneur, lequel lui ordonne de faire son portrait officiel.

– Et mon permis de séjour ? – Il dépend d’un autre service.

Tout au long des interminables poses qui se poursuivent alors durant des mois et des mois, évidemment, l’expression du visage du potentat local change, les traits diffèrent légèrement d’une heure à l’autre, les yeux n’ont pas toujours le même éclat, la fatigue du jour remplace la bonne forme de la veille et n’est pas comparable avec l’air maladif du lendemain… au point qu’on en vient à se demander s’il n’existe pas plusieurs sosies du gouverneur qui se succèdent devant Zoltan.

L’affaire prendra une tournure totalement inattendue.

On ne peut que savoir gré aux Editions Maurice Nadeau de surprendre leurs lecteurs à chaque nouvelle publication.

 

Patryck Froissart

 

Jean-François Laguionie est un réalisateur de films d’animation et écrivain français, né le 4 octobre 1939 à Besançon. Il est considéré comme l’un des meilleurs cinéastes d’animation en France.

 

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A propos du rédacteur

Patryck Froissart

 

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Patryck Froissart, originaire du Borinage, a enseigné les Lettres dans le Nord de la France, dans le Cantal, dans l’Aude, au Maroc, à La Réunion, à Mayotte, avant de devenir Inspecteur, puis proviseur à La Réunion et à Maurice.

Il a publié : en août 2013, Les bienheureux, un recueil de nouvelles (Ed. Ipagination), Prix Spécial Fondcombe 2014 ; en janvier 2015, La divine mascarade, un recueil de poèmes (Ed. iPagination); en septembre 2016, Le feu d'Orphée, un conte poétique (Ed. iPagination), troisième Prix Wilfrid Lucas 2017 de poésie décerné par la SPAF ; en février 2018, La More dans l'âme, un roman (Ed. Ipagination); en mars 2018, Frères sans le savoir, un récit trilingue (Editions CIPP); en avril 2019, Sans interdit (Ed. Ipagination), recueil de poésie finaliste du Grand Prix de Poésie Max-Firmin Leclerc ; en février 2020, La Fontaine, notre contemporain, réédition de l’intégrale des Fables, annotées, commentées, reclassées par thèmes (Ed. Ipagination) ; en mars 2020, Le dromadaire et la salangane, recueil de tankas (Ed. franco-canadiennes du tanka francophone) ; en avril 2020 : L’occulte poussée du désir, roman en 2 tomes (Ed. CIPP) ; en 2021 : Li Ann ou Le tropique des Chimères (Editions Maurice Nadeau)