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Le Magasin de jouets magique, Angela Carter (par François Baillon)

Ecrit par François Baillon 02.09.20 dans Titres (Christian Bourgois), La Une Livres, Critiques, Les Livres, Iles britanniques, Roman

Le Magasin de jouets magique, Angela Carter, trad. Isabelle Delord-Philippe, 304 pages, 8 €

Edition: Titres (Christian Bourgois)

Le Magasin de jouets magique, Angela Carter (par François Baillon)

 

Le titre est enfantin, le roman ne l’est pas.

Du moins, il tente, à travers les yeux de Mélanie, de préserver un lien attendri et merveilleux avec cette période de la vie censée être une des plus douces. Mais le lien est rapidement brisé, et c’est en usant d’une ironie qu’on pourrait qualifier d’enchanteresse, d’images et de couleurs qu’on trouve habituellement dans des contes de fées, qu’Angela Carter nous plonge au sein de désillusions irrémédiables – et ceci ne manque pas de donner à l’œuvre une dimension particulièrement émouvante.

Mélanie, la protagoniste, a quinze ans et, cet été-là, elle découvre avec trouble l’éveil très fort de sa sensualité. Elle vit dans une atmosphère familiale qui respire l’aisance, la propreté délicate et les parfums de salle de bains. Jonathan, son frère, Victoria, sa très jeune sœur, et elle-même vivent avec Mrs Rundle pendant que leurs parents sont partis en voyage.

Mais ceux-ci meurent dans un accident, et leurs existences sont confiées à ‘Oncle Philip’, le frère de leur mère, qui habite Londres avec sa femme et ses deux beaux-frères. Fabricant de jouets, montreur de marionnettes (durant des séances restreintes au cercle familial), il méprise l’émerveillement qu’il place en ses clients, grâce à des jouets travaillés comme des chefs-d’œuvre, et assoit une autorité violente, métallique et perverse dans sa maison.

Le roman se déroule sous les yeux de Mélanie, dont la maturité et la conscience n’ont d’égales que sa fragilité et sa sensibilité. Certains moments nous conduisent dans une forme de résignation chez ce personnage, qui équivalent en vérité à un souhait élémentaire : le besoin de trouver, envers et contre tout, une cohésion avec les personnes qui font notre quotidien, la nécessité d’harmonie et d’amour, au risque de fondre dans une spirale de laquelle il sera impossible de s’extraire.

Mais si Angela Carter ménage peu son personnage quant aux espérances sur son avenir, le magasin de jouets magique, foisonnant de couleurs florales, d’inventions comiques, d’ingéniosités stupéfiantes et précieuses, tente de retirer un peu de la poussière et de la crasse malsaine qui s’accrochent à cette vie en vase clos, oppressante, dangereuse et vicieuse.

Le talent incroyable d’Angela Carter tient, sous cette fausse candeur qui agrippe désespérément l’enfance, dans la magistrale progression psychologique de Mélanie, ainsi que dans l’observation que celle-ci fait de sa tante Margaret et de ses deux frères, Finn et Francie, artistes maudits, enfants perdus, âmes brisées. Les rapports entre les personnages avancent vers une confusion telle (n’oublions pas que l’héroïne est seulement sur le point d’avoir seize ans), la maison où ils vivent est si exubérante et effrayante (les portes closes sont continuellement perçues comme les portes du château de Barbe-Bleue), que l’ensemble paraît être entouré d’une auréole de rêve, ou plutôt de cauchemar, tel un mystère profond auquel on ne pourrait pas croire. Pourtant, le réalisme du roman est à la hauteur de cette atmosphère évanescente, délivrant une émotion toute singulière. On ne peut que croire à ce qu’on nous raconte.

La poésie se fend ici d’un rai de clair de lune bleue, s’immisçant entre des rideaux roses, pour nous diriger vers des ténèbres suffocantes, glissantes et néanmoins fascinantes. Un poème réaliste, un livre à la saveur enfantine pour adultes. Un délice littéraire mélangé de vin sucré, légèrement vicié, qui vous reste piquant et vif sous la langue.

 

François Baillon

 

Angela Carter (1940-1992) a étudié la littérature anglaise à l’université de Bristol. Elle est journaliste avant de se tourner vers la littérature. Elle est l’auteure de plusieurs romans, nouvelles et essais, et ses œuvres sont parmi les plus enseignées dans les pays anglo-saxons. Elle reçoit le Prix Somerset-Maugham en 1968 pour Several Perceptions, et le Prix James Tait Black pour Nights at the Circus en 1984.

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A propos du rédacteur

François Baillon

 

Diplômé en Lettres Modernes à la Sorbonne et ancien élève du Cours Florent, François Baillon a contribué à la revue de littérature Les Cahiers de la rue Ventura, entre 2010 et 2018, où certains de ses poèmes et proses poétiques ont paru. On retrouve également ses textes dans des revues comme Le Capital des Mots, ou Délits d’encre. En 2017, il publie le recueil poétique 17ème Arr. aux Editions Le Coudrier.