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Le Langage de la nuit, Ursula K. Le Guin (par François Baillon)

Ecrit par François Baillon 25.01.23 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Essais

Le Langage de la nuit, Ursula K. Le Guin, Aux Forges de Vulcain, 2016, 168 pages, 12 €

Le Langage de la nuit, Ursula K. Le Guin (par François Baillon)

 

 

Au cours de sa carrière d’écrivain, Ursula K. Le Guin a eu plusieurs fois l’occasion de faire entendre sa voix lors de conférences ou de discours officiels. Ainsi, elle s’est souvent prononcée sur l’importance, en littérature, que représentent les genres de la fantasy et de la science-fiction, notamment quand un écrivain sait utiliser avec patience et talent les ressources attachées à ces genres, dans l’optique de tendre un reflet déformé, mais admirablement inventif dans sa finalité, des sociétés humaines.

Parmi les textes ici réunis, elle revient sur certaines positions qu’elle défend et sur ce qu’elle a souhaité insuffler dans ses propres romans, issus des genres précités. Indiquons au passage que ces courts essais ont tous été écrits entre 1973 et 1977.

Au demeurant, l’ensemble est un plaidoyer pour l’imagination, plus exactement quand l’imagination se porte à vouloir créer, par l’intermédiaire de la narration romanesque, un monde dans sa totalité. Corollairement à ce sujet, revient judicieusement la question des confusions advenant entre les mondes de l’imaginaire et la littérature a priori dirigée vers les plus jeunes. Outre l’évocation de lectures qui ont durablement marqué son jeune esprit (Lord Dunsany revient souvent dans ces textes), Ursula K. Le Guin s’amuse de la méprise générale poursuivant le genre dit « jeunesse » : elle rappelle qu’il n’est en rien facile d’écrire pour le jeune public (son cycle Terremer a d’abord été perçu comme une lecture destinée à la jeunesse), et que, par ailleurs, il est impossible de duper les enfants et les adolescents : quand un livre est insipide, un jeune lecteur le sait.

Mais c’est aussi en tant que lectrice elle-même qu’elle se positionne, très souvent : se basant sur un conte d’Andersen, en appelant parallèlement aux théories de Jung, elle démontre comment la littérature peut éclairer un chemin personnel, notamment en invitant chacun à accepter et à explorer son inévitable part d’ombre – sans laquelle il lui est impossible de s’accomplir. S’appuyant ailleurs sur une citation de Virginia Woolf, elle dit combien la science-fiction, ne pouvant se contenter d’une « liste pseudo-objective de toutes sortes de merveilles, de prodiges et d’horreurs », se doit d’approcher au plus près la nature humaine à travers une vision propre – une vision furtive au départ, mais indispensable pour accoucher d’une œuvre qui mérite d’être remarquée. Les représentants de la culture de masse en prennent pour leur grade (on le sait, Superman n’a aucune superbe), la représentation de la femme (son rôle, en science-fiction, est en général limité à un emprisonnement par des extraterrestres et à des cris) est critiquée et ridiculisée ; mais en quantité bien plus large dans cet ouvrage, on trouve l’exemple et l’analyse de livres et d’auteurs qui ont fait son admiration (certains n’ont jamais été traduits en français). De sorte qu’Ursula K. Le Guin, en tant que grande lectrice et en tant que grande écrivaine, n’oublie pas l’élément essentiel de ses obsessions, auquel ne peuvent échapper ni la fantasy ni la science-fiction : le style. « Il n’existe pas de matrice confortable du banal, qui prendrait la place de l’imagination, qui fournirait une réponse émotionnelle toute faite et qui dissimulerait les défauts et les échecs de la création. Il n’existe qu’une structure créée à partir de rien, dont tous les éléments, tous les clous, tous les tuyaux sont visibles. (…) La voix qui s’y exprime est la voix du créateur. Et chaque mot importe » (p.109).

Cette collection de textes d’Ursula K. Le Guin ne peut que susciter l’intérêt de tout lecteur et de tout auteur quel qu’il soit, même quand on s’intéresse de loin aux littératures de l’imaginaire. Par ailleurs, cet ensemble revalorise considérablement les genres de la fantasy et de la science-fiction (si cela devait être encore nécessaire), a fortiori quand on effectue les bons choix de lecture. Au-delà de ce constat : la modernité de la pensée, les souvenirs de lectures, les exemples sur lesquels s’appuie l’auteure, les démonstrations qu’elle en tire et la richesse de ses réflexions, sont autant d’éléments nous amenant à revenir sans cesse à notre goût pour la littérature et à l’importance que nous y portons.

 

François Baillon

 

Ursula K. Le Guin (1929-2018) est connue en tant que romancière. Usant majoritairement des genres de la fantasy et de la science-fiction, elle y crée des sociétés complètes dans leur fonctionnement, lui permettant d’aborder des thèmes politiques, moraux, psychologiques (entre autres). Ses œuvres ont remporté de nombreux prix. Parmi les plus fondamentales, on trouve le Cycle de Terremer, mais également des romans comme La Main Gauche de la nuitLes Dépossédés ou encore Lavinia.

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A propos du rédacteur

François Baillon

 

Diplômé en Lettres Modernes à la Sorbonne et ancien élève du Cours Florent, François Baillon a contribué à la revue de littérature Les Cahiers de la rue Ventura, entre 2010 et 2018, où certains de ses poèmes et proses poétiques ont paru. On retrouve également ses textes dans des revues comme Le Capital des Mots, ou Délits d’encre. En 2017, il publie le recueil poétique 17ème Arr. aux Editions Le Coudrier.