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Le Jardin de derrière (5) - Où la voisine tombe de l’échelle

Ecrit par Ivanne Rialland 13.12.14 dans La Une CED, Ecriture, Ecrits suivis

Le Jardin de derrière (5) - Où la voisine tombe de l’échelle

 

Le mardi, Georges fut brusquement tiré de son sommeil par un grand bruit, suivi d’un cri étouffé. Il se passa la main sur le visage, jeta un coup d’œil au réveil et ouvrit les volets. Ce mardi, à 6h32 du matin, une femme gisait les quatre fers en l’air, dans la plate-bande du jardin de derrière. Ses jambes nues s’agitaient faiblement tandis qu’elle tâchait de se dépêtrer de l’arbuste qu’elle avait écrasé sous son poids. Georges, arrêté un bref instant par la vision, sortit précipitamment en caleçon et tee-shirt, les cheveux tout hérissés, s’écorchant les pieds nus sur le béton râpeux.

La femme était déjà débout, se frottant énergiquement l’arrière-train, l’air furieux.

– Vous pourriez au moins vous vêtir décemment, non ?

Georges, stoppé net dans son élan, hésita, manqua d’aller chercher un peignoir, se retourna, et puis non, quand même, c’était trop fort, il se remit en marche avant. La femme avait déjà appuyé l’échelle contre le mur et commençait à grimper, sa robe se gonflant dans le vent du matin.

– Hé là ! Une seconde ! Qu’est-ce que vous fichez dans mon jardin ?

Elle redescendit en bougonnant, et lui fit face, elle croisant les bras sur sa poitrine opulente, lui toujours pieds nus et en caleçon.

– Mais qui êtes-vous ? demanda finalement Georges.

C’était bien sûr Mme Chaussas, la voisine, femme de 70 ans au teint bien rose, en robe à fleurettes et Scholl blanches, la mâchoire carrée, les lèvres serrées, l’image même de la détermination.

– J’avais laissé tomber mon arrosoir.

L’arrosoir se balançait en effet mollement, la tête en bas, suspendu à la gouttière. Vu la distance depuis le mur, il avait dû être emporté par un vent force 8, à moins que Mme Chaussas n’arrosât un peu comme on pêche à la mouche : au lancer.

Mme Chaussas n’ajouta rien de plus, haussant le menton et jetant autour d’elle des coups d’œil inquisiteurs, particulièrement en direction de l’abri en béton.

Georges soupira, alla chercher derrière la porte de la maison un balai, en profita pour enfiler ses savates et décrocha l’arrosoir dont Mme Chaussas se saisit avec hauteur. Elle en cala l’anse au creux de son coude et grimpa en silence, dignement. Georges, debout au milieu du jardin, ne put s’empêcher de fixer les balancements de son ample postérieur qui s’élevait régulièrement dans les airs. Parvenue en haut du mur, Mme Chaussas enjamba son faîte, se retourna, tira à elle l’échelle avec une énergie et une force étonnantes, se servit du haut du mur comme levier et, en un rien de temps, l’échelle se redressait, pivotait, et disparaissait dans le jardin mitoyen. Mme Chaussas, alors, s’éloigna et disparut à son tour.

Georges rentra dans la maison et se doucha longuement. Il n’était pas encore sept heures : il faillit se recoucher, puis renonça. La scène l’avait laissé l’esprit vide, mais parfaitement éveillé. Il passa dans la pièce de devant, projetant de se préparer un petit-déjeuner digne de l’heure matinale. Un petit-déjeuner pour célébrer sa nouvelle vie et le panorama qui s’encadrait dans la fenêtre. Pour faire bonne mesure, il ouvrit aussi la porte et malgré la fraîcheur resta un moment, en caleçon et peignoir sur le balcon. Les poules caquetaient doucement de l’autre côté de la route. Le ciel bleu encore pâle estompait le contour des collines, délavait la houppe des forêts et laissait des clochers un seul trait de plume, très noir. Un frisson fit rentrer Georges. Il mit l’eau à chauffer. Le frigo était à peu près vide. Tant pis. Le petit-déjeuner aurait la modestie des commencements. Il se mit à griller du pain de mie industriel, arrosant d’eau bouillante un sachet de thé dans un mug, ouvrit la confiture. Il s’installa face à la porte laissée ouverte, étendit les jambes.

Un peu plus tard, il était au volant de sa voiture, en route vers Auchan. Il avait cherché un autre chemin pour aller à la ZAC, sinon plus court, du moins plus pittoresque et il s’était un peu perdu, troublé qu’il avait été par les méandres des petits villages qui parsemaient sa route et les aboiements féroces qui saluaient ses demi-tours dans les cours de ferme où il se fourvoyait. Il finit toutefois par retrouver la bonne direction, les bons panneaux, les bons ronds-points, et fit son entrée dans la ZAC. Il s’arrêta avec soulagement sur le parking d’Auchan, juste à côté de l’abri à caddies, et coupa le moteur. Il avait trouvé facilement l’entrée du parking, s’y était coulé fluidement. Cette petite victoire effaçait presque la crispation d’avoir erré une heure sur des routes en lacets, engoncées entre leurs talus.

Il traversa d’un pas élastique le parking, poussant un chariot devant lui. Les portes coulissantes s’ouvrirent brusquement devant lui, lui soufflant un air froid au visage. Il s’engagea dans les allées de l’hypermarché.

Après quelques marches et contremarches, il avait trouvé du beurre, des yaourts, des légumes et des fruits, et s’attardait devant le stand de boulangerie. Il y avait bien un boulanger au village, mais il n’avait jamais encore pu s’y trouver à ses heures d’ouverture, restreintes et capricieuses. Il choisissait un pain complet, hésitant entre le pavé de 400 g, le multigraines de 300 ou le spécial à la farine de seigle. Il prit le pavé et aperçut au rayon boucherie Catherine Martineau qui faisait la queue. Elle le vit aussi, le salua, lui sourit. Cela lui rappela soudain qu’à cette heure son mari devait être en train de s’occuper du jardin : Georges avait prévu d’être là, pour voir avec lui quelques questions relatives au jardin de derrière, un peu sinistre à son goût, et au pré d’en face, qu’il voulait planter d’arbres. Ça devrait attendre une autre semaine. Catherine continuait à le regarder, et il se dirigea vers elle. Elle n’avait au bras qu’un simple panier et semblait ne faire que de petites courses : deux steaks hachés pour le déjeuner qu’elle prenait avec le petit, qui rentrait le midi, du shampoing, des chaussettes Spiderman, un peu de cerises. Elle n’était pas pressée et était visiblement tout à fait disposée à bavarder avec le Parisien. Dans ses questions plus ou moins habiles perçait l’étonnement que suscitait l’absence de sa femme – étonnement que partageait sans doute le village. Elle était de toute évidence persuadée que cela cachait des ennuis de couple, et s’il lui était peu habituel de parler de ces choses avec un homme, elle aurait été ravie d’être mise dans la confidence. Sa curiosité était sans malveillance et elle répondait volontiers aux questions que Georges posait sur le village et la région. Il apprit ainsi que la boulangerie du village était de toute façon à éviter, qu’elle était ouverte le dimanche matin et que cela pouvait dépanner, que pour la viande Auchan c’était très bien mais que pour le poisson, il fallait se contenter du surgelé, à moins d’aller jusqu’à Avallon. Il apprit aussi les horaires et les jours des différents marchés, ce qu’il nota sur un calepin, émerveillant Catherine qui du coup était prête à donner tous les torts à sa femme dans leur divorce qu’elle imaginait imminent. Après qu’elle l’eut conseillé sur le choix d’une moutarde – l’AOC, c’est de la frime prenez Amora c’est très bien et puis on garde le verre après – Georges osa enfin poser la question cruciale :

– Qu’est-ce que c’est que cette Mme Chaussas ?

– Votre voisine ?

Catherine sourit. D’abord à mi-mots, puis plus franchement, glissant deux ou trois anecdotes, elle lui brossa le portrait typique de la commère de village. Georges lui raconta sa mésaventure matinale. Elle s’esclaffa. Son ton changea alors quelque peu, laissant pointer une amertume que Georges supposait peu courante chez elle. Elle suggéra des liens entre Mme Chaussas et le maire, dont Georges ne saisit pas bien la nature, sentant là les relents d’anciennes rumeurs, presque de traditions villageoises, et puis quelque chose de plus récent, qui avait dû toucher Catherine elle-même, ou plutôt son mari. Il finit par comprendre que Jean avait travaillé un temps pour Mme Chaussas, et que cela ne s’était pas bien terminé. Mme Chaussas l’avait accusé de quelque chose, ce n’était pas très clair, Jean aurait été voir le maire, le maire aurait refusé d’intervenir. C’étaient là les grandes lignes de l’affaire. Pas grand-chose, mais en dessous une rancune, une méfiance, qui semblait remonter à l’installation de Mme Chaussas dans le village, dans les années soixante, alors que Catherine était à peine née. Qu’elle promenât ses échelles un peu partout dans le jardin de ses voisins, cela n’avait en tout cas rien d’étonnant. Catherine était en revanche très enthousiaste sur l’Association, et tous ces jeunes si dynamiques. Elle lui dit aussi beaucoup de bien du curé et de tout ce qu’il faisait dans la commune. Elle n’était pas bigote, ça non, mais il fallait bien reconnaître que sans lui, les gens mourraient tout seuls dans leur bicoque, et on ne s’en rendrait compte qu’à l’odeur – et encore. Les citadins, ils s’imaginaient toujours qu’à la campagne, tout le monde se serrait les coudes, pas comme en ville. Ce n’était pas ça du tout. D’accord, Paris, de ce point de vue, ça devait être vraiment l’enfer, mais à la campagne, c’est pas souvent qu’un voisin vient vous voir pour vous demander si vous avez besoin de pain ou quelque chose – c’était un exemple, mais quand on pense aux vieux, aux maladies, avec si peu de médecins, elle, avec ses enfants, elle y pensait souvent le dimanche, ça l’angoissait beaucoup : vous vous cassez la jambe, ou pire, c’est l’appendicite, et le temps de trouver un médecin, une ambulance, un pompier, couic, vous êtes morte, et vos enfants vous regardent là sur le sol de la cuisine. Heureusement qu’il y avait le curé, et puis ces jeunes, et Louis, avec sa camionnette, toujours si serviable. Le maire n’était pas mal bien sûr malgré tout. Il avait beaucoup de mérite, avec son âge, avec sa ferme, mais ce n’était pas lui qui vous emmènerait à l’hôpital, dans sa camionnette.

– Louis vous a emmenée à l’hôpital dans sa camionnette ?

– C’est un exemple. Mais oui, une fois, quand la petite a eu une angine et que Jean était chez ses parents, ils nous a emmenées chez le docteur.

– Kevin et Julien m’en ont déjà parlé, de Louis. Ç’a l’air d’être leur héros.

– Les jeunes l’adorent, oui. Et il leur donne le bon exemple. Il a repris la ferme de ses parents, très jeune, et il s’en sort vraiment bien.

– Ses parents sont morts ?

– Son père, oui. Et après ça, sa mère n’a plus voulu rester. Elle est partie pour la ville avec Louis. C’est sûr que pour une femme toute seule, une ferme, c’est trop lourd, et Louis n’avait que 13 ans. Dès ses 18 ans, il est revenu. Je crois qu’il n’a pas été heureux, à Auxerre.

– Vos enfants en sont, de l’Association ?

Elle fit la moue :

– Non, ils sont un peu jeunes. L’aînée a 13 ans, et le deuxième 9 seulement.

– Ma fille a 13 ans aussi. Le garçon 16, répondit Georges, fier sans trop savoir de quoi.

– Oh, il va pouvoir s’y inscrire, alors, Catherine sourit, un peu mécaniquement.

– Je ne sais pas si ça l’intéressera. Mais ce serait bien, sans doute. Qu’y a-t-il d’autre pour les jeunes dans le village ?

Catherine fit un geste évasif, puis, lassée visiblement du sujet, se mit à parler de son mari, de ses multiples emplois chez des particuliers, de la dureté des temps. Georges, gêné, se demanda combien il payait Jean exactement, et s’il ne devait pas l’augmenter. Ce n’était pas là où Catherine voulait en venir : il y avait, dans la ZAC, une grande surface de jardinage qui allait bientôt ouvrir, avec un espace pépinière vraiment très bien, et elle espérait que Jean trouverait là un emploi fixe, à temps plein, plutôt que ces petits boulots – moue – à droite à gauche. Elle s’en faisait, parce que Jean était têtu, et qu’il adorait ses jardins – comme il disait. Mais ça n’était pas régulier, avec l’hiver où il n’y a pas grand chose à faire, n’est-ce pas, et ces gens qui emménagent, déménagent tout le temps, ce n’était pas pour critiquer ou quoi, mais bon. Les gens qui viennent, souvent, ils ne savent pas ce que c’est, la campagne. Alors au bout de deux trois ans : psfft. Plus personne. Jean perdait un jardin. Une personne venait, s’installait : il en gagnait un. Entre deux ça peut être long, alors qu’une pépinière même si l’hiver il n’y a pas un chat, même si Dupont ou Durand prennent leurs cliques et leurs claques, la pépinière, tous les mois, elle paie. S’ils ne font pas du chômage technique ou autre, bien sûr.

Georges approuva vigoureusement. Il se demandait l’heure qu’il pouvait être et commençait à faire rouler son chariot à petits coups, en faisant grincer le caoutchouc des roues. Catherine parut d’abord ne s’apercevoir de rien, puis, d’un coup, brisa là :

– Ohlala, on en oublie l’heure ! Il faut que je file !

Elle fila.

Georges, en faisant la queue – on approchait de l’heure du repas, le magasin s’était un peu rempli – se demanda pourquoi Catherine n’y travaillerait pas, elle à cette pépinière, si elle y tenait tant. Et puis, un peu honteux, il se rappela que Catherine avait déjà un emploi, sans doute plus mal payé que celui de son mari : elle était aide à domicile, et elle travaillait chez pas mal de personnes âgées du village et des alentours. À ce qu’il avait compris, elle aimait son métier, qui n’avait pourtant pas l’air drôle. À chaque fois que Jean l’avait évoqué, il avait imaginé avec gêne Catherine Martineau un gant de toilette à la main, en train de laver un vieux monsieur tout nu sur une chaise, et s’était demandé dans un désagréable frisson d’anticipation comment on arrivait à oublier, à voiler quelque peu du moins, tout le misérable de la situation.

Il était déjà 13h30 quand il arriva à la maison. Le livreur était passé en son absence et, sans prendre la peine d’un coup de téléphone, avait déposé le congélateur en bas des marches, dans la cour. En soupirant, Georges alla chercher un diable dans la grange, y retourna ensuite pour chercher de la corde, n’en trouva pas, dénicha de vieux tendeurs, fixa tant bien que mal le congélo sur le diable rouillé, et soufflant sous le soleil parvint à faire rouler le tout jusqu’au jardin de derrière, puis dans l’abri, à côté de la baignoire. Il ne resterait plus qu’à faire venir l’électricité jusque-là…

Affamé, il bourra une demi-baguette de campagne de tranches de saucisson et mangea son sandwich assis à même la pierre, sur le balcon, le pantalon remonté à mi-jambe. Le soleil le faisait cligner des yeux et lui chauffait le crâne, mais il s’en fichait. Il mâchait son saucisson, regardait les motifs du lichen sur la pierre, et l’air chaud agitait faiblement les poils de ses mollets.

 

Ivanne Rialland


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Rédactrice


Ivanne Rialland est écrivain et chercheur.

Elle travaille notamment sur l'écrit sur l'art au XXe siècle et sur le récit surréaliste.

Agrégée de lettres, elle enseigne à l'heure actuelle à l'université de Versailles-St Quentin en Yvelines.

Elle a publié deux romans chez Alexipharmaque, C (2009) et Pacific Haven (2012)