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Le Jardin de derrière (23) Où la Chaussas prend les choses en main

Ecrit par Ivanne Rialland 19.05.15 dans La Une CED, Ecriture, Ecrits suivis

Le Jardin de derrière (23) Où la Chaussas prend les choses en main

 

En surface, Louis rejoignait Kevin et Julien. Il jeta un bref coup d’œil à la trappe, puis se dirigea vers l’église, suivi des deux amis rouges de dépit et de colère.

De leur côté, Louise et Camille parvenaient, tout essoufflées, à la grange, se glissaient dans l’appentis et, de là, par le tunnel, arrivaient jusqu’à l’abri anti-aérien du moulin du bas.

Georges avait pensé attendre là que les choses se tassent. Il s’avéra aussitôt qu’il ne serait pas assez grand pour eux sept. Il hésitait devant la porte ouverte lorsqu’il perçut une sorte de grincement. Il crut d’abord avoir mal entendu. Il fit taire Pierre qui commençait déjà à grommeler, et il tendit l’oreille. Le grincement se renouvela. Il lui sembla percevoir un souffle d’air frais sur son visage. Il eut une bouffée d’angoisse. En hâte, il poussa Noé et Isabelle dans l’abri, avec Louise et Camille, et leur ordonna de s’enfermer. Il entraîna les deux autres dans la salle de commande et commença à tourner fébrilement les manettes sous les yeux d’abord éberlués de Pierre et de Tristan. Ils entendirent alors des pas dans le tunnel, des chuchotements. Ils devinrent pâles. Georges actionnait des leviers, tournait des roues dentées, sans parvenir à fermer la porte séparant les vieux tunnels de la zone du moulin. Un instant, il vit même avec effroi la porte de l’abri s’ouvrir.

Il cria. Les quatre réfugiés parvinrent à la refermer de l’intérieur, mais les autres, là-bas, avaient entendu et accéléraient l’allure. Dans une dernière tentative, Georges réussit à faire sortir la porte de séparation de sa rainure. Quelque chose dans le mécanisme se bloqua, et la porte en béton s’immobilisa à trente centimètres du mur opposé. Renonçant, Georges poussa les deux jeunes vers le tunnel descendant et se précipita à leur suite tandis qu’il entendait déjà les cris de victoire de Kevin. Il espéra qu’au moins la porte de l’abri était bien fermée, puis se mit à ramper avec détermination, encourageant Pierre et Tristan de la voix.

Les trois skins, minces et athlétiques, n’eurent pas de peine à franchir de profil l’intervalle laissé entre le mur et la porte. Ils s’arrêtèrent à peine quelques instant devant la porte de l’abri pour s’engouffrer dans le tunnel. Là, handicapés par leur grande taille, déstabilisés par les ténèbres, inquiets de l’étroitesse du conduit, ils progressèrent d’abord lentement, laissant Georges, Pierre et Tristan creuser leur avance. Puis ils s’enhardirent et malgré leurs genoux en feu, leur dos raclant contre la paroi, ils accélérèrent, regagnant petit à petit du terrain.

Ils rampaient maintenant tous les six en silence, un silence peuplé de respirations et de raclements. Georges poussait devant lui Pierre ou Tristan, il ne savait lequel, croyant à tout moment sentir un souffle sur sa nuque, une main sur sa cheville. Enfin l’obscurité se faisait devant eux moins profonde, et bientôt ils étaient sous l’abri du jardin de derrière. Dès qu’il put se dégager, Georges se précipita vers la trappe, l’ouvrit, les garçons se ruèrent vers l’extérieur, Georges jaillit à son tour dans la salle de bain bétonnée… où les attendait Mme Chaussas, à l’affût derrière la baignoire, un fusil d’assaut pointé dans leur direction. Pierre, Tristan et Georges s’immobilisèrent. D’un ton impatient, elle leur ordonna de dégager, et d’aller s’enfermer dans la maison.

De la fenêtre de la chambre parentale, ils virent Kevin et Julien sortir à reculons de l’abri, tenus en respect par Mme Chaussas. D’un mouvement sec du canon de son arme, elle leur dit signe de déguerpir, ce qu’ils firent sans demander leur reste, escaladant deux à deux les barreaux de l’échelle pour s’enfuir par le bief.

Mme Chaussas s’approcha de la maison en traînant ses savates, son fusil négligemment posé sur l’épaule.

Louis n’était pas sorti du tunnel.

Louise, Camille, Isabelle et Noé étaient toujours sous terre.

Affolé, Georges ouvrit brusquement la fenêtre, forçant Mme Chaussas à un petit saut en arrière : Et Louis ? Elle ne l’avait pas vu. Et les quatre gamins ? Georges courait déjà vers l’abri et se penchait au-dessus de la trappe. Mme Chaussas le bouscula, pour écouter à son tour, puis elle sauta avec légèreté dans l’ouverture, pointant son arme vers le tunnel ascendant. Alors ? chuchota Georges. Mme Chaussas remontait : Il a fait demi-tour. Il devait fermer la marche, et il a compris tout de suite, dès que les deux autres… Où sont les gamins ?

– Sous le moulin.

– Alors on fonce.

En quelques instants, ils avaient traversé le jardin, gravi l’échelle et couraient vers le bâtiment du moulin. La trappe était toujours fermée, mais quand Georges et Mme Chaussas descendirent, ils virent la porte de l’abri antiaérien ouverte. Il était vide. Au loin, ils perçurent les échos d’une voix, un cri aigu, étouffé. Georges s’élançait déjà, Mme Chaussas le retint par l’épaule : « Il faut déjà mettre les deux qui restent à couvert. Sinon on n’en sortira pas ». À contrecœur, Georges suivit Mme Chaussas jusqu’à la maison, et de là jusqu’à la grange où elle escorta les garçons. Elle connaissait visiblement de longue date l’emplacement de la chambre secrète, où elle conduisit Pierre et Tristan sans hésiter. Tobie les y attendait en feuilletant paisiblement un vieux magazine qu’il avait trouvé sous le lit. Il s’interrompit à peine à leur arrivée, jetant un regard indifférent à Mme Chaussas qui, de son côté, ne parut pas plus étonnée de le trouver là. Elle leur recommanda de ne pas bouger, et entraîna Georges à sa suite vers l’église.

Sur la colline, près de la cabane en ruines, Louis avait ficelé Isabelle, Noé, Camille et Louise à un arbre et les regardait pensivement. Il fut bientôt rejoint par Kevin et Julien, hors d’haleine, qui lui racontèrent en phrases entrecoupées l’intervention de Mme Chaussas. Louis écoutait d’une oreille distraite, se chatouillant le menton avec une brindille. « Ce que j’aimerais bien savoir… » commença-t-il. Il s’interrompit et fixa Louise en silence.

Il hésitait visiblement, tripotant nerveusement son téléphone dans la poche de son treillis. Ils avaient été rejoints par deux petits jeunes de seize ans à peine, qui jetaient des coups d’œil anxieux aux alentours. Kevin et Julien discutaient dans leur coin, à voix basse.

Louis se décida enfin, et se planta devant Noé : « Qu’est-ce que vous foutiez là-bas ? » Le ton se voulait brutal, le regard impérieux. Noé, assis par terre, leva la tête vers Louis, cligna des paupières, mais ne dit rien. Il avait l’air si pitoyable que les trois filles détournèrent la tête. Lui-même, Louis, parut déstabilisé. Il tâcha de se reprendre : « Qu’est-ce que vous foutiez chez moi ? » Il donna un petit coup de botte dans la jambe de Noé. Kevin et Julien, tout à coup intéressés, s’approchèrent. Les deux autres adolescents semblaient de plus en plus affolés, et tâchaient, insensiblement, de prendre du champ. Noé restait muet, les larmes aux yeux. Soudain, Kevin fit un pas en avant et le gifla à la volée. Tout aussi soudainement, Louis gifla Kevin. Julien eut un mouvement vers Louis, Kevin le retint et l’entraîna à l’écart. Les autres regardaient alternativement les joues écarlates de Noé et de Kevin, avant de se tourner vers Louis, qui s’éloigna à grandes enjambées avant de sortir son téléphone de sa poche.

Isabelle chuchota : « Qu’est-ce qu’ils vont nous faire ? » Noé renifla. Louise serrait les dents, cherchant une phrase pleine de panache. Ne trouvant rien, elle se tut, regardant Camille se tortiller pour essayer de desserrer ses liens.

C’est alors que Georges et Mme Chaussas apparurent. À la vue du fusil, les deux gamins prirent leurs jambes à leur cou et disparurent en un clin d’œil. Louis raccrocha son téléphone. Kevin et Julien se figèrent. Mme Chaussas, désignant du menton la direction par laquelle les deux ado s’étaient enfuis : « Ils vont chercher des renforts ? » Louis soupira : « Je ne crois pas, non ».

– Et toi, tu comptes faire quoi ?

Louis haussa les épaules.

– Tes potes de Paris, au téléphone, là, ils t’ont dit quoi ?

– De me démerder.

Louis avait l’air tout à fait désabusé.

– Si tu commençais par détacher les gamins ?

Louis s’exécuta. Puis, se redressant : « Et vous, qu’est-ce que vous comptez faire ? » Mme Chaussas fit la moue : « Ça dépend de toi. Et de tes deux copains ». Louis se tourna vers Kevin et Julien. « Ils ne diront rien ». Kevin et Julien confirmèrent avec de vigoureux hochements de tête.

L’affaire en resta là. Louis et Mme Chaussas se serrèrent la main. Georges ramena Noé, Isabelle, Camille et Louise à la maison, récupéra Tristan et Pierre dans la grange. Tobie était déjà parti. Il ne reparut plus, du moins à la surface du village. Georges, plus tard, reconnut sa patte dans plusieurs petits incidents désagréables survenus à d’ex-membres de l’Association ainsi qu’à quelques vigilants voisins.

 

Ivanne Rialland

 


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Rédactrice


Ivanne Rialland est écrivain et chercheur.

Elle travaille notamment sur l'écrit sur l'art au XXe siècle et sur le récit surréaliste.

Agrégée de lettres, elle enseigne à l'heure actuelle à l'université de Versailles-St Quentin en Yvelines.

Elle a publié deux romans chez Alexipharmaque, C (2009) et Pacific Haven (2012)