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Le Fiancé du feu, Eva Dézulier (par Fawaz Hussain)

Ecrit par Fawaz Hussain 27.04.21 dans La Une Livres, Critiques, Les Livres, Roman

Le Fiancé du feu, Eva Dézulier, éditions du Jasmin, février 2021, 303 pages, 19,90 €

Le Fiancé du feu, Eva Dézulier (par Fawaz Hussain)

 

Française de par le droit du sol, Emmanuelle attend son premier enfant, qui ouvrira une nouvelle page de la lignée familiale. La vie suit son cours, tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes, lorsque la voilà qui s’inquiète de la facilité avec laquelle un homme, voire un pan d’histoire, peut s’effacer, disparaître à jamais. Elle décide alors de réagir, de dresser un bouclier contre les ravages de l’oubli qui guette les siens, d’évaluer, à la main pour ainsi dire, ses propres racines et d’en vérifier la robustesse. Il lui faut remonter dans le temps aussi loin qu’elle le pourra et garantir ainsi à l’enfant qui se fait de plus en plus présent dans son ventre une continuité, une saga familiale, celle d’une assise fiable. Victor Hugo se posait déjà la question : « Qu’est-ce qu’un fleuve sans sa source ? Qu’est-ce qu’un peuple sans son passé ? ». Emmanuelle souhaiterait en particulier rendre hommage à Juan, son grand-père, son héros à la fière allure. Juan Cerans, le Catalan, devient alors l’axe autour duquel tournera cette saga, qui s’étale sur sept décennies, embrasse six générations et se déroule sur trois cents pages.

Mais, si tout être vivant est « une corde tendue entre les deux extrémités de sa vie », Emmanuelle dispose de peu de matériel pour brosser le portrait de son aïeul : « Je ne connais de sa vie que des journées éparses, des bribes d’existence, qui dérobent à la compréhension ». Il n’aurait pas fallu qu’elle tarde à ce point, mais elle était alors une enfant. Ce n’est qu’en 2017, et deux décennies après la disparition de Juan, qu’elle met son projet à exécution. « Après sa mort, j’ai appris sa langue, pour tenir avec lui ce dialogue sans réponse. Je l’interroge sans relâche, mais le fauteuil de l’interlocuteur est vide, il était vide bien avant que je pose ma première question, et sa disparition m’est insupportable. Il est le seul à connaître ce qui manque à cette histoire pour la résoudre, la dire enfin et laisser reposer les ombres ».

Pour attraper le bout par où tout commence, la narratrice doit s’imprégner d’une période trouble ayant marqué l’histoire de l’Espagne : la guerre civile de 1936, qui se solde en 1939 par la victoire des rebelles putschistes menés par le général Franco. C’est la Retirada, l’exil républicain d’un demi-million de personnes qui franchissent les Pyrénées vers la France. Sachant que sa tentative de restituer la vérité demeure un pari hasardeux, pour ne pas dire perdu d’avance, elle s’attelle à ces « mille voix » de « l’inspiration » pour combler les lacunes. Optant pour un roman polyphonique et choral, elle crée une sorte de « petit théâtre » où les « voix se fondent les unes dans les autres ». Elle se glisse habilement dans la peau de ses différents personnages et restitue leurs tics de langage, en particulier ceux de Pili, la femme de Juan, et sa grand-mère maternelle.

Luis, le grand-oncle, le cadet de Juan, relate les souvenirs les plus reculés. Leur mère, Rosario Cerans, née Murcin, vient s’installer en France, laissant les deux enfants aux grands-parents paternels. On est en 1943 et Juan est incontestablement le préféré de l’ancien au corps de géant. Mais voilà qu’Adrian est arrêté par les nationalistes qui menacent de le fusiller si son père, l’ancêtre, ne leur cède pas l’usine. C’est tout un monde qui s’écroule.

En 1948, cinq ans plus tard, Luis et Juan se retrouvent tous les deux dans un pensionnat franquiste dirigé par des bigots aussi faux qu’ils sont d’authentiques tortionnaires et de chauds affidés à la dictature franquiste. Les deux enfants connaissent les pires années de leur existence en découvrent la faim, celle qui tord les boyaux. Puis, un jour, leur mère se manifeste. Elle paie des passeurs pour les récupérer, mais en attendant, écoutons Luis raconter : « Ici, on est tous des fils de rouges. Paraît que ça se voit sur notre figure. C’est la sœur Antonia qui le dit. A nos joues enflammées, à nos yeux où brillent des rêves d’incendies. Quand on récite les leçons, quand on répète le Salve Regina, quand on joue tout bas dans la cour brûlante, toujours notre voix sonne rouge. Toujours ».

Les deux gamins entament une traversée périlleuse des Pyrénées, d’autant plus qu’ils sont vite lâchés par leur guide, une brute qui disparaît avec l’argent. Une fois célébrées les retrouvailles familiales, ils découvrent une mère calculatrice, fantasque et, surtout incapable de manifester le moindre signe de tendresse maternelle. Rosario, la Reine comme on la surnomme, ne recule devant rien. Juan est le seul à pouvoir secouer l’emprise de l’adulte et à se lancer dans la bataille de la vie. Il se marie, se procure un bout de terrain et y construit de ses propres mains une villa. Père de trois enfants, il fonde aussi son entreprise et possède même un bateau, le signe patent d’une réussite sociale qui a mené au sommet pour l’époque un émigré espagnol ou catalan. Il tient avant tout à se distinguer de ses propres parents en se sacrifiant au bien-être de sa famille. Mais est-ce que le chœur des envieux, sa propre mère en tête, a raison de le jalouser au motif qu’il a si bien réussi sa vie ?

Ce n’est pas l’avis d’Emmanuelle : pour elle, Juan a certes donné naissance à trois beaux enfants, dont Roxanne, qui deviendra sa propre mère, mais il n’a pas vraiment connu le bonheur. C’est un homme à tout jamais marqué par son passé et par l’aura de mystère où baigne sa filiation. Et puis, toute sa vie, il a entretenu un rêve : serrer entre ses bras le corps de Soledad, la cousine de Pili, Soledad qui s’évapore un jour au bras de Guilherme Silva, « la figure énigmatique et fatale du destin ». Mais au moment de dresser le bilan de toute une saga familiale, la narratrice reste reconnaissante à ce grand-père qui l’a définitivement marquée par sa fierté et un legs inestimable à ses yeux : « Je ne pourrai jamais dire qui était Juan, ni pourquoi, mais j’ai gardé de lui ce désir de liberté, cette recherche instinctive d’une échappatoire en toute circonstance, l’appel de la fuite d’un homme pris entre deux incendies ».

Victor Hugo déclarait « Le passé amène l’avenir », et Emmanuelle a de quoi être rassurée. Elle donne naissance à un enfant et dans le même temps entame un véritable travail de mémoire. En fermant Le Fiancé du feu, on s’est laissé bercer par une saga familiale intimiste brossée avec une délicatesse qui contribue beaucoup à l’enchantement d’un grand moment de lecture.

 

Fawaz Hussain

 

Née en 1989 à Toulouse, Eva Dézulier a poursuivi des études de lettres à l’École normale supérieure de Lyon. Agrégée de lettres en 2012, elle enseigne dans un lycée, près de Saint-Etienne, où elle vit avec sa famille. Le Fiancé du feu est son premier roman.

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A propos du rédacteur

Fawaz Hussain

 

Fawaz Hussain est né au nord-est de la Syrie dans une famille kurde. Il vit à Paris et se consacre à l’écriture et à la traduction des classiques français en kurde, sa langue maternelle.