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Le désespoir avec modération, Paul Lambda / Lassitudes, Frédéric Schiffter (par Philippe Chauché)

Ecrit par Philippe Chauché le 11.05.22 dans La Une CED, Les Chroniques, Les Livres

Le désespoir avec modération, Paul Lambda / Lassitudes, Frédéric Schiffter (par Philippe Chauché)

Le désespoir avec modération, Paul Lambda, Cactus Inébranlable éditions, octobre 2021, 74 pages, 10 €

Lassitudes, Frédéric Schiffter, Editions Louise Bottu, décembre 2021, 112 pages, 14 €

 

À quatre-vingt-quinze ans elle sortait tous les matins pour apprivoiser la mort. Elle rentrait deux heures plus tard, dépitée, et soupirait : « Il n’y a rien à faire, elle a encore peur de moi ».

« – Lui aussi est parti ?

– Oui, il est parti vivre sa vie.

– C’est une épidémie ! »

« – T’es où ?

– Je ne sais pas très bien… quelque part entre l’Iliade et l’Odyssée ».

Le désespoir avec modération

Le désespoir avec modération est un heureux petit livre qui jongle avec les humeurs vagabondes, les aphorismes rieurs, les sentences piquantes, les courts dialogues qui flirtent parfois avec l’absurde, et l’humour noir. Paul Lambda évoque ces confettis qu’il collectionne, et compile dans ses livres. Ce petit dernier en regorge, confettis, assemblages, et mots rieurs, cet écrivain est un drôle d’oiseau –, des conseils adressés aux désespérés chroniques et aux optimistes myopes. Et d’ailleurs, l’auteur livre en quatrième de couverture de son petit ouvrage, un très piquant guide de lecture, de conseils, d’indications et de traitements attribués à ces joyeux mélanges littéraires subtilement dosés : insomnies nocturnes et diurnesallergie à l’absurde, ou encore bouffées d’amour intempestives et renvois sucrés. Il nous invite à lire entre 3 et 10 notes à la fois à toute heure du jour et de la nuit, mais contrairement à ce qu’il ajoute on peut sans risque, sauf celui d’un fou rire irrésistible, dépasser cette dose prescrite, y prendre goût et bonheur. On imagine Pierre Dac, le plus surréaliste des chansonniers, oulipien dans l’âme, s’en délecter en compagnie de son complice Francis Blanche à la télévision. Paul Lambda collectionne adages et phrases inutiles, conseils et remarques, pour ne pas désespérer de la littérature, des sautes d’humeur, des amours, des malheurs qu’il nous arrive de collectionner, comme d’autres collectionnaient dans les temps anciens les timbres postes, les pendules mécaniques, les bretelles, ou les bocs de bières. Le désespoir sans modération est un joyeux mélange, un heureux bric-à-brac littéraire, à consommer sans modération, comme le désespoir, qui finit toujours en confettis multicolores.

« Épitaphe : Je n’ai pas pu faire mieux… »

« Un bon roman, ou un bon ouvrage de philosophie, est un livre qui décrotte l’esprit ».

« Je n’aurai connu qu’une cause : la mienne. C’est pourquoi je l’ai si mal défendue ».

Lassitudes

Frédéric Schiffter est lui aussi amateur d’aphorismes, dans la lignée de Cioran et de son ami Roland Jaccard, comme lui il affectionne les remarques désinvoltes et les petits livres pétillants. Le matin de son suicide, Roland Jaccard lui écrivait : « Je m’en vais. Prends le relais ! ». Je ne sais si le relais est pris, mais je constate que le Philosophe sentimental reste fidèle à son style brillant et à ses penseurs sans chichi ni blabla (1). Leurs noms : Montaigne, Clément Rosset, Marcel Conche, Baltasar Gracián, je ne sais s’il s’en inspire, mais ils éclairent parfois généreusement ses essais. On aperçoit leur ombre bénéfique au détour d’une sentence ou d’une flèche qu’il décoche, car cet écrivain est aussi un tireur d’élite, comme le furent Cioran et Jaccard. Lassitudes est à lire, comme le recueil de pensées venues sur les chemins de l’océan, d’éclairs, d’humeurs au réveil, d’insomnies, de souvenirs, c’est le nouvel opus de ses Mémoires d’un dandy morose et casanier. Frédéric Schiffter est vif comme Fred Astaire, séducteur comme Cary Grant, et piquant comme Cioran, il danse et ne cesse d’écrire « à sauts et à gambades » sur sa vie et celles qui l’entourent. Le Philosophe sans qualité (2) ne cherche à séduire personne, ne propose aucune recette conduisant à devenir meilleur, mais ses livres poursuivent à leur manière les leçons de Montaigne, pour bien écrire, et donc bien philosopher : il faut simplement apprendre à mourir, le plus tard possible ajoutons-nous, comme nous écrivions de Roland Jaccard qu’il était trop doué pour se suicider (3).

 

Philippe Chauché

 

(1) Sur le blabla et le chichi des philosophes, PUF, 2002

(2) Flammarion, 2006

(3) https://www.lacauselitteraire.fr/station-terminale-roland-jaccard

 

Paul Lambda a publié chez le même éditeur (Cactus Inébranlable Editions) : Le cabinet Lambda, 5014 citations à siroter, croquer, injecter ou infuser L’horizon se fait attendre.

Frédéric Schiffter est notamment l’auteur de : Dictionnaire chic de philosophie, Préface de Frédéric Beigbeder (Écriture) ; Charme des penseurs tristes Jamais la même vague (Flammarion) ; et plus récemment : Contre le peuple (Séguier).

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A propos du rédacteur

Philippe Chauché

 

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Rédacteur

Domaines de prédilection : littérature française, espagnole, du Liban et d'Israël

Genres : romans, romans noirs, cahiers dessinés, revues littéraires, essais

Maisons d’édition les plus fréquentes : Gallimard, Minuit, Seuil, Grasset, Louise Bottu, Quidam, L'Atelier contemporain, Tinbad, Rivages

 

Philippe Chauché est né en Gascogne, il vit et écrit à St-Saturnin-les-Avignon. Journaliste à Radio France durant 32 ans. Il a collaboré à « Pourquoi ils vont voir des corridas » (Editions Atlantica), et récemment " En avant la chronique " (Editions Louise Bottu) reprenant des chroniques parues dans La Cause Littéraire.

Il publie également quelques petites choses sur son blog : http://chauchecrit.blogspot.com