La tournée, Maxime Rossi (par Gilles Cervera)
La tournée, Maxime Rossi, éd L’iconoclaste, 180pp, 19,50€
On aime ouvrir un premier roman, d’autant que ce dernier est édité aux éditions L’iconoclaste où tout néo-romancier rêve d’être accueilli.
Ne rêvons pas davantage ! Évoquons La Tournée de Maxime Rossi.
L’auteur nous livre rien de moins, lyriquement, cliniquement, esthétiquement que son CV ! Il nous dit le café qu’il a tenu, les tournées avaient un autre sens, hep la dernière patron, la librairie-café qu’il a fait vivre au cœur d’un petit bourg où du coup, il est connu par tous. Le loup blanc aurait pu être l’enseigne mais le titre, c’est La Tournée.
L’auteur nous donne à lire et à voir, comme si on en était, sa reconversion non en facteur mais en infirmier. Et pompier ! Toutes les qualités : Dans nos déserts médicaux, l’infirmier-pompier intervient la plupart du temps sans médecin. Il est habilité par des protocoles à injecter des drogues sur le terrain de l’accident…
Le livre enseigne sans didactisme. Il est précis comme une science et ici, cette dernière est littéraire ! Le chabert, en patois, c’est l’idiot du village. Il me reçoit dans sa cuisine au sol bosselé, recouvert de tommettes qui ont dû être rouges, du temps où sa mère pouvait encore s’agenouiller pour les passer à l’huile de lin.
Les libéraux comme il dit, il les a rejoints, dans ce signal inquiétant adressé aux pouvoirs publics, mais que faites-vous de l’hôpital pour que les infirmiers si attachés au service des gens, à l’amour des patients, le quittassent après huit ans en moyenne d’exercice ? Mauvais signe des temps technos !
Pire message qu’adresse à ses concitoyens l’Etat ! Car l’hôpital c’est l’hospitalité, le rôle principiel dudit Etat !
Maxime Rossi raconte cent histoires. Celle des vieilles personnes isolées chez elles, vieillissantes, vacillantes qu’il retient entre leur cuisine et leur chambre, leur fauteuil et le lit le plus longtemps possible. Noble, si noble mission.
Rossi soigne autant les corps que l’âme, évidemment.
Le plus beau métier du monde !
Les personnes âgées dont je prends soin sont issues d’un autre monde : nées dans les années 1930, la plupart ont grandi dans un univers imprégné du siècle précédent, où l’on ferrait encore les bœufs sur la place du village, sur laquelle s’ouvrait l’échoppe du forgeron avec son soufflet gigantesque sorti du Moyen-Âge ; elles ont connu la guerre et souffert de la faim…/.. et baptisaient d’un nom précis toute chose qui leur était utile.
Un jour prochain, les Ehpad seront pleins de vieillards surpris par la sénescence comme par une maladie, eux qui croyaient suçoter les fades plaisirs de l’existence jusqu’à ce que leurs dents se déchaussent…
Ironique sans doute, cynique si peu, l’auteur reste empathique mais lucide !
Infirmier. Le plus vertueux et généreux métier du monde !
Maxime Rossi n’est pas aux pièces. Il prend son temps. Il passe pour soigner car soigner c’est parler. Il passe pour parler.
On retrouve au fil des pages, comme dans sa vie au fil des virages et des villages, de ses patientes et de ses patients. On a pensé à ce beau docu qui reste à voir sur LCP intitulé Le dernier visiteur de Camille Ponsin, portrait d’un jeune médecin dans les mêmes paysages que ceux de Maxime Rossi.
Le livre est doux, vivant, il emporte, il nous fait entrer dans la chair de l’infirmier qui préfère son métier à celui de médecin, parce qu’il est d’une autre responsabilité. L’infirmier à la fois exécute la prescription mais l’aménage. Il contextualise. Il entre dans la maison autant que dans la personne plutôt que dans le symptôme ou la maladie. Il sent les odeurs, voit le fourbi, aussi les photos des enfants et petits-enfants posées sur le buffet ! Il soigne le tout pour que le vieillissement inexorable, la dégradation fatale soit la plus lente et indolore possible.
Ce n’est jamais le cas. La douleur apparaît lorsqu’il dépasse sans y stopper les maisons désormais vides. Le vieux est parti, Maison de Retraite, Hôpital ou cimetière.
Le livre se lit vite. C’est une sorte de journal subjectif de métier. Le métier, infirmier, entrecroisant l’épouse institutrice, je vais rentrer tard mais les deux rentrent tard et la douleur filiale. On apprend du père, plus ou moins Diogène, carrément alcoolique, sacrément abandonnique, pourquoi l’aimé-je, qui réclame la mort à son fils. Le débat éthique s’ouvre. Comment accompagner à mourir alors que l’infirmier accompagne à ne pas mourir avec l’appui des dernières lueurs, des ultimes regards et l’étincelle vivante ? Maxime Rossi ne peut imaginer voir ce dernier regard, dût-il exprimer un merci. Ah ce geste de pousser la seringue létale.
S’il marque une avancée pour les patients que leur pathologie condamne à un calvaire insupportable et sans issue, le suicide médicalisé pose de nombreux problèmes.
Le débat est actif. Vif. À vif.
La bande sonore du film est riche, plutôt reggae, punk ou rock. L’infirmier passe beaucoup de temps en voiture, l’autoradio à fond, entre deux ou mille patients à écouter !
La plupart des hommes sont tombés malades de leur travail. Les artisans ont les articulations bousillées, les boulangers du diabète, les carrossiers et les mineurs des maladies pulmonaires, les bouchers sont insuffisants coronaires, et les paysans qui ont épandu les pesticides sans protection sont sujets aux leucémies.
On voudrait qu’en soignant l’infirmier se soigne !
Gilles Cervera
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