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La terre invisible, Hubert Mingarelli (par Philippe Leuckx)

23.10.20 dans La Une Livres, Critiques, Les Livres, Roman, Points

Edition: Points

La terre invisible, Hubert Mingarelli (par Philippe Leuckx)

 

Ce dernier roman d’un auteur trop tôt disparu, né en 1956, mort en 2020, dans le droit fil des œuvres de Mingarelli, est un superbe road-movie, dans une Allemagne, en déroute, juste après la victoire alliée.

Deux personnages, un photographe et un chauffeur militaire, jeune soldat anglais, traversent les contrées désolées pour prendre quelques clichés des populations hagardes, recluses, en bordure du Rhin, vers le nord.

Le grand intérêt des romans de Mingarelli, et ce dernier opus est une merveille de concision et de gravité retenue, est de plonger dans l’intimité des personnages, toujours resserrés dans des lieux clos ou ouverts sur des conflits et leurs retombées : c’était déjà le cas de Quatre soldats (Médicis 2003), à l’heure de la guerre civile russe de 1919. On est au plus près des antihéros, dans des relations professionnelles qui deviennent, chez l’auteur, amicales, fraternelles.

D’autres livres comme Hommes sans mèreMarcher sur la rivière, ou encore L’année du soulèvement, relatent avec beaucoup d’intensité, et à la manière économe et journalistique des meilleurs auteurs américains (on pense à Faulkner, Hemingway), des événements qui ont toujours pour cadre une nature rarement aussi bien découverte que suggestive des actions et sentiments. Dans La terre invisible, beau titre pour ramasser tout à la fois le projet photographique difficile et les terres retournées en jachères, à peine visibles dans leur essence, Mingarelli, l’air de n’y pas toucher, concentre toute l’attention sur les non-dits, les dialogues rares, et l’affection réciproque de deux êtres qui s’apprivoisent.

L’écriture rend magiques les rapports pourtant guère facilités par les routes, le fleuve à traverser (on est souvent en quête de ponts – beau symbole), les relations psychologiques entre les deux protagonistes, d’une culture et d’un âge différents. O’Leary, le jeune soldat, ne comprend pas toujours les enjeux du voyage d’Allemagne de son compère et supérieur.

Les moments tendus, silencieux, intenses parsèment ce roman de petites scènes lumineuses où la fraternité n’est pas un vain mot, où le partage des rations emportées joue son rôle dans le décompte du temps.

En parlant de temps, le romancier mise sur le long cours d’un road-movie qui est aussi séquences d’initiation à l’après-guerre, quand il faut tout réinventer d’un monde qui est disloqué, désassemblé. Et les relations humaines, sur ce profil-là, expriment la richesse du langage, et du silence porteur.

Le portrait des deux hommes, par petites touches impressionnistes, est d’une justesse éloquente. Pas une faute de goût ni de lourdeur d’écriture ; la fluidité du récit, des descriptions est exemplaire.

Un très beau roman.

 

Philippe Leuckx

 

Hubert Mingarelli (1956-2020), écrivain français, est l’auteur d’une vingtaine de livres. Citons : Le jour de la cavalerie La dernière neige La beauté des loutres L’homme qui avait soif (Prix Louis-Guilloux 2015).

 

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