La Paix des ruches, Alice Rivaz (par François Baillon)
La Paix des ruches, Alice Rivaz Éditions Zoé – Novembre 2022 144 pages – 16 €
Edition: Zoe
"'Dans une histoire des idées féministes où l’amnésie menace sans cesse, Alice Rivaz mérite de retrouver la place et le crédit qui lui reviennent.' (préface, p. 13). C’est vrai. Tout comme il est vrai que l’amour et la cohabitation entre hommes et femmes ont évolué – tout du moins dans le monde occidental – depuis la parution de ce roman, très précurseur dans sa vision : La Paix des ruches est publié pour la première fois en 1947.
Les Éditions Zoé contribuent à réhabiliter le statut d’Alice Rivaz : reparu en 2022, ce roman connaît même une nouvelle édition de poche en 2025, soulignant l’intérêt et la curiosité de nouveaux lecteurs et de nouvelles lectrices, et par là même, une forme de modernité. Notons au passage cet autre ouvrage d’Alice Rivaz, Sans alcool et autres nouvelles, également publié chez Zoé, où le thème des désillusions féminines est tout aussi présent et mélancolique, porté par une écriture de grande qualité. Car au-delà de la position politique qu’on prête à cette romancière, il est un aspect remarquable à relever : ce sont l’élégance et la maîtrise de sa langue littéraire, délivrant toute subtilité aux réflexions et interrogations de sa protagoniste – ici précisément, Jeanne Bornand.
Est-ce un réquisitoire contre les hommes, ou plus exactement, contre les maris ? Parfois, la rage prédominante fait naître l’évidence d’une opposition nette, insoluble, voire d’une destruction de l’idée d’association entre hommes et femmes. Pourtant, Jeanne Bornand ne peut se résoudre à cette idée : au contraire, elle se convainc qu’elle ne peut pas renoncer à l’amour. Mais elle s’interroge sur ce qui pousse les femmes, depuis tant de temps, à être portées par un espoir amoureux, par l’espoir d’une rencontre harmonieuse – au point d’en souffrir : « … nous savons bien ce que les hommes ont dit des femmes, ont fait pour les femmes. Leurs poèmes, leurs tableaux, leurs sculptures, leurs crimes. Tout cela à cause de nous, suscitant en nous des interrogations, des angoisses, des retours sur nous-mêmes. Car valions-nous tout cela ? Méritions et méritons-nous tout cela ? Alors d’essayer de le mériter ! De mériter non les hommes qui ne valent pas mieux que nous, mais cet amour qu’ils nous portent, qui nous justifie et justifie aussi celui que nous nous portons, non pas individuellement, mais indivisiblement en tant que femme. » (p. 36)
Jeanne Bornand est mariée, n’a pas d’enfant, n’est plus si jeune et n’aime plus son mari. Elle consigne dans son cahier ce qui se joue en elle de désillusion aiguë, de vide, d’incompréhension face à la transformation d’un amoureux, désireux de la conquérir, en homme soucieux de son repas, de son tabac, de son journal – semblant accepter naturellement que sa femme soit une ménagère et une cuisinière pour lui, en plus du fait qu’elle travaille. Elle est désormais soulagée quand Philippe part pour quelques jours et qu’elle est seule à la maison : « Certaines présences, et surtout celle de mon mari, me coupent de mes propres racines, m’empêchent même de m’approcher de moi. » (p. 69) Elle est soulagée de se savoir en connivence avec ses collègues de bureau, de compter sur quelques amitiés féminines, parmi lesquelles l’évanouissement du rêve est égal. Mais elle se sent indéterminée quant à ce qu’il lui faudrait attendre. Si ce n’est une demande de divorce.
Quand l’une de ses amies, l’une de celles qu’elle admire le plus, lui fait part, en forme d’étape personnelle d’un niveau supérieur, de sa rencontre avec Dieu, Jeanne reste plus que dubitative, incapable de se trouver sur le même plan : « Je suis un être trop prosaïque et terre à terre, et puis j’aime cette vie… » (p. 134) Une nouvelle rencontre masculine, brève, et un drame achèveront de la bouleverser. Mais seront-ils en mesure de changer son destin ?
Quelques parts de cette vision, si elles appartiennent à une réalité indéniable, pourront paraître vieillies. Mais persistent au sein de certains couples. Le statut de la femme est fragile, en permanence. Si Alice Rivaz dresse ici un portrait admirable, celui d’une femme intelligente, cultivée, sensible et clairvoyante sur sa situation, elle nous laisse avec une grande interrogation sur la joie et l’espoir que peut attendre la femme, mariée ou non : en vérité, on ne cesse de pressentir le déploiement d’une solitude très étendue. À la fois étendue et circonscrite dans un périmètre aux murs transparents, par-delà lesquels elle entrevoit une nouveauté qu’il lui est impossible de connaître ou de toucher. L’interrogation de la toute fin chercherait à nous rendre optimiste.
Reste que ce témoignage romanesque résonne avec une incontestable véracité, avec une haute sensibilité, et qu’avant tout, il est porté par une littérarité qui nous saisit comme un ruban de soie, nous séduit, nous rend le courant délicieux tant il est fluide – tant les mots ont l’air d’avoir été cueillis avec soin. S’il est impossible de parler ici d’une dénonciation, un mécontentement insupportable est couvé par cette délicatesse du style.
François Baillon
Alice Rivaz (1901-1998) publie son premier roman en 1940, Nuages dans la main, et obtient le prix Schiller (le plus ancien prix littéraire suisse) en 1942. Les thèmes de l’amour entre hommes et femmes, de leurs complexités relationnelles et de la solitude féminine sont souvent abordés dans ses œuvres, qui alternent entre nouvelles, romans et écrits autobiographiques. Assumant pleinement son indépendance en renonçant notamment au mariage et à la maternité, elle peut se consacrer davantage à l’écriture à partir de 1959, année de sa retraite. Outre son talent d’écrivaine, elle est aujourd’hui reconnue comme une figure féministe d’avant-garde.
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