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La Nuit aux étoiles, Shobhaa Dé

Ecrit par Martine L. Petauton 30.08.16 dans La Une Livres, Critiques, Les Livres, Asie, Babel (Actes Sud), Roman

La Nuit aux étoiles, juin 2016, trad. anglais (Inde) Sophie Bastide-Foltz, 397 pages, 9,70 €

Ecrivain(s): Shobhaa Dé Edition: Babel (Actes Sud)

La Nuit aux étoiles, Shobhaa Dé

 

Bollywood, la poubelle aux étoiles…

Tout est d’équerre dans ce livre faussement simple, du titre quasi Hollywoodien des années 30, au sujet, l’univers du Bollywood de l’Inde contemporaine, la trace d’une gamine pauvre propulsée dans ces terreaux mi-glauques, mi-paillettes. Jusqu’à la manière – marquée, assumée, du récit-type il était une fois – qui suit sa progression d’homme influent en parrain friqué – titre de chaque chapitre – tous, ses amants-barreaux d’échelle, bien sûr…

La nuit aux étoiles peut passer à première vue comme un « roman de gare », parfaitement réussi : celui qu’on achète en prenant le train, qu’on dévore, que les « tchou-tchou » et le babillage des autres voyageurs ne gênent en rien dans cette lecture, foisonnante, passionnante. Lire comme ça, soit dit en passant – train, ou pas – vaut lettres de noblesse en littérature aussi, qu’on ne s’y trompe pas ! D’autant – on s’en doute dès la couverture, colorée pétante et rose faux bonbon – que le livre de Shobhaa Dé, en-dessous d’une surface glamour à consonance dramatique, veut nous donner à palper l’Inde d’aujourd’hui et ses miroirs, faux et aveuglants, au carrefour de ses multiples modernités en gestation, avec en ligne de mire cette question lancinante : où en est la femme indienne ?

Bollywood, dans nos imaginaires occidentaux, est un Hollywood des origines sis en Inde à Bombay, cinéma propre au surpeuplement des pays des Sud, à la demande d’une jeunesse démographiquement explosive, se gavant d’histoires de midinettes de là-bas, de héros surjoués, couleurs dégorgeant, sirupeuses, entre délavées, et mauvais réglage des lumières. Récits encombrés de clichés traditionnels – saris, et flashi de mille et une nuits revisités vite fait – oreilles et yeux tués de danses et de musique venues prétendument du fond de l’Histoire. Bollywood, à fuir absolument…

C’est là que le livre prend sa première valeur : Montrer le mécanisme de fabrication de la star depuis le sordide des origines et la « vente » par la mère, évaluant la valeur ajoutée du physique de la fille, à la façon des meilleurs maquignons. Parfaitement limitée aux cercles indiens, et asiatiques, la chose ? Se caler donc au confortable d’une lecture exotique et dépaysante ? Risible, évidemment. Dans ce domaine du cinéma, Hollywood et autre Cinecitta n’ont à l’évidence rien à envier. Quant à chez nous ? le commerce du mannequinat, des Miss, les recrutements-promotions sur canapé, les carrières-TV… Comme un retournement de questions, d’images, de miroir… Universelle, à coup sûr, la gestion des carrières, et leur gestation pas moins ! Malaise, du coup, en avançant une lecture-scalpel ; documentaire aigu, à tout le moins. On est en Inde, on est au Monde, tout simplement, et la « fable » de prendre un tour moins acidulé, sous le regard sans complaisance de Shobhaa Dé :

« Égale à elle-même ; toc de la tête aux pieds. Des cheveux qu’elle portait laqués à outrance… une ombre à paupières turquoise dont elle se tartinait copieusement, un rouge rose fluo qui dépassait largement du contour de sa lèvre supérieure et des pommettes colorées comme des tomates exotiques, le tout rehaussé d’un ensemble douteux en crêpe de Chine de Dubaï auquel venait s’ajouter une bonne couche de transpiration… la villa ressemblait à toutes celles des grands producteurs de films de Bombay. Comme un décor dispendieux, qui aurait été loupé ».

Pas moins intéressant, le versant deux du livre : voyage au cœur d’Aasha Rani, la super star du cinéma indien, un itinéraire de femme venue de Madras, construite à Bombay, exportée en Amérique et en Europe… traçabilité d’un produit made in India. Une femme au demeurant, et quoi qu’on fasse d’elle, ses affects familiaux, amoureux, ses émergences de conscience sociaux économiques, sa courbe de valeur ou de déchéance, ressemblant trait pour trait à ce que dessine (tiens justement à Bombay aussi) un trader installé – royal – dans la mondialisation à haut risque de l’Inde actuelle. Amertume du désastre, désossage de ce qui reste au bout d’humain en elle, en nous. Tout comme la vie de cette star, bien plus qu’actrice, évidemment, sacrifiée sur l’autel du profit, avec, toutefois, des airs d’Antigone antique… voilà la troisième valeur d’un livre, au final précieux, comme un récit de l’Inde ancienne, peut-être même Moghole, superbe et barbare à la fois, sous son apparence volontairement clinquante.

 

Martine L Petauton

 


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A propos de l'écrivain

Shobhaa Dé

 

Shobhaa Dé, à la fois écrivain (une quinzaine de livres traduits partout), éditorialiste très lue, figure médiatique. Née en 1948, c’est une parole, une écriture de l’Inde actuelle sur l’Inde actuelle.

 

A propos du rédacteur

Martine L. Petauton

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Rédactrice

 

Professeure d'histoire-géographie

Auteure de publications régionales (Corrèze/Limousin)