La Mélancolie de la résistance, László Krasznahorkai (par Mona)
La Mélancolie de la résistance, László Krasznahorkai, Traduction Joelle Dufeuilly, Editions Gallimard, 2023, 443 pages, Folio poche, 9,50 €
Grand maître de la littérature hongroise et récent Prix Nobel, créateur d’une littérature exigeante, László Krasznahorkai écrit une puissante œuvre musicale et labyrinthique qui mêle une inquiétante étrangeté kafkaïenne, un grotesque grand guignol digne de Fellini et une mélancolie teintée de sarcasme à la Cioran (« celui qui croit que le monde est bon ou soutenu par la grâce de la beauté sombrera très vite dans les ténèbres »). Ce somptueux roman baroque adapté au cinéma par le réalisateur hongrois Béla Tarr, résiste à l’interprétation : à la fois opéra tragique, « mélodrame si brutalement instructif », allégorie politique et parabole métaphysique où forces de chaos et forces de l’harmonie se livrent « un combat d'une nature obscure commencé depuis longtemps et dont l'issue était déjà jouée ». « Maître de l’apocalypse », selon Susan Sontag, l’écrivain brouille les pistes : son roman offre aussi bien « le spectacle d'une ville avant l'apocalypse que d'une ville après l'apocalypse ».
La première partie, intitulée « état de siège », plonge le lecteur dans une atmosphère cauchemardesque : un dérèglement funeste (« indomptable chaos ») menace les habitants d’une petite ville de Hongrie (« l'ordre et la sécurité et toute forme de rationalité avait déserté »), le château d’eau vacille, les horloges sont arrêtées, « un invraisemblable labyrinthe d’ordures » s’accumule, aucune lumière ne filtre dans la nuit épaisse. Les approches lubriques d’un sinistre passager perturbent le voyage de la respectable Mme Pflaum et même le piano de l’ex-directeur du conservatoire, M. Eszter se trouve désaccordé. C’est alors qu’une opportuniste assoiffée de pouvoir, Mme Eszter, son ex-épouse, membre du Comité des Femmes, lance une « joyeuse et débile » campagne de nettoyage (« cour balayée, maison rangée ») et finit par régner en maître suprême de l’ordre nouveau, allégorie de la montée du fascisme ou des horreurs du bloc soviétique que connaît bien l’auteur hongrois. L’arrivée d’un mystérieux cirque ambulant qui remorque le cadavre d’une baleine géante comme seule attraction, sème la zizanie : d’affreuses rumeurs circulent au sujet des forains, un étrange « Prince » provoque l’hystérisation des foules et des hordes de pillards surgis de nulle part saccagent la ville avant d’être capturées par l’armée. Seul un innocent livreur de déjeuner et de journaux, János, sorte d’idiot dostoïevskien, émerveillé par la beauté du cosmos, erre, insouciant, dans la ville et donne des cours d’astronomie poétique aux ivrognes d’un bar miteux.
La « résistance » annoncée dans le titre se conjugue à tous les niveaux : nul ne peut résister à l’ordre nouveau imposé par l’affairiste Mme Eszter, affublée du titre ironique de « chef incontestable de la résistance », le doux rêveur János, ne résiste pas à l’empire du mal, M. Eszter met « définitivement fin à son ultime illusion de résistance musicale », Mme Pflaum meurt impuissante sous les coups d’infâmes brigands et son corps ne résiste pas à la putréfaction. Nul ne résiste au « processus irréversible de destruction de chaos et de désintégration ».
L’écriture aussi semble chaotique : trois parties totalement disproportionnées, longues phrases sinueuses, glissement perpétuel de sens, digressions infinies. Une ironie grinçante trouble le récit (« le meilleur, c’est-à-dire le pire des cas », « à la fois si clairs et si obscurs ») : des guillemets ironiques multiplient les points de vue, le contemplatif János apparaît à la fois poétique (« il voguait sur les fascinants flots silencieux du firmament étoilé ») et ridicule (« en fait de ciel féerique, il contemplait un plafond fissuré et bosselé »). L’afflux du réel, l’accumulation des descriptions, la précision des moindres gestes, crée un sentiment d’irréalité.
La métaphore de la bête traverse le récit (prolétaires concupiscents, Mme Eszter, femelle obscène et goulue, qui dévore les griottes de Mme Pflaum, « cette petite dinde encore bien roulée pour son âge », jouissance sadique de la « horde barbare » à saccager un hospice). Tout renvoie au règne d’« une seule pulsion, une impitoyable pulsion de destruction et de mort que rien ne pouvait arrêter ».
Ce pessimisme radical prend la forme d’un burlesque grinçant qui tient à distance le chagrin : les théories philosophiques cohabitent avec des scènes clownesques : le combat contre des trognons de pommes ou pour rattraper une casquette emportée par un ouragan, un cercueil qui « sautillait et brinquebalait d’une manière aussi joyeuse que périlleuse ».
La parodie est au chœur du récit avec la présence de l’énorme baleine, à la fois « amusante » et « effrayante », qui pervertit la structure prophétique de la fable biblique de Jonas / János : les prophéties de malheur sont l’occasion pour une simple poignée de malfrats d’exploiter la crédulité des masses et même les rats sous le lit de Mme Eszter croient à la catastrophe imminente. Il n’y aura pas de cataclysme : « L’apocalypse est déjà là… Et l’avenir n’arrive jamais… Seul le présent existe », expliquait Laszlo Krasznahorkai dans une interview à la Yale Review.
L’image du cercle apparaît le grand motif du livre : dès l’ouverture, le voyage en train de Mme Pflaum annonce la métaphore du retour suivie de la trajectoire circulaire des pérégrinations de János, obsédé par la rotation du Système solaire, et le récit de ses visions cosmologiques qu’il répète à l’infini. Nul retour possible à un prétendu éden, la résistance au cercle infernal reste vaine (« le monde se détruit de lui-même, se détruit pour ensuite tout recommencer à zéro et il en sera toujours ainsi »), parodie du cercle parfait des utopistes. Le « sens » de l’Histoire se révèle un leurre, elle n’en a aucun (« nous tournons en rond impuissants dans l’espace »).
La « mélancolie » guette, tempérée par la possibilité d’un bonheur simple, les petites joies concrètes de la vie : « se sentir entouré par la pluie, le vent, le soleil, la neige, un vol d’oiseau, le goût d’un fruit, le parfum d’un pré … un bonheur presque simpliste des choses, le bonheur jusqu'à comprendre enfin qu'il n'y avait rien à comprendre ».
La métaphore musicale sous-tend les sous-titres des parties : « Introduction – Développement – Destruction ». Orchestré sur un mode musical grandiose avec son quatuor de protagonistes, le roman a du souffle : après un premier mouvement en guise d’ouverture, les longues phrases s’élancent à un rythme effréné selon une technique d’échos et de répétitions.
Un musicien tient le rôle principal : M. Eszter, pianiste et pessimiste incurable (« hanté par sa sombre vision du « monde ») préfère passer son temps, reclus, à lire et à jouer du Bach face « aux tonnes de crétinerie, de stupidité, d'obscurantisme, de ringardise, d'idiotie, de vulgarité, de grossièreté, de niaiseries, d'inculture et de bêtises généralisées ». Lorsqu’il surprend son vieil accordeur en train de s'adresser à la quinte (« je suis désolé ma chérie, je vais être obligé de te supprimer quelques battements »), cette découverte, tant esthétique que philosophique, se révèle « bouleversante » : alors qu’il croyait à la pureté acoustique absolue, la petite manipulation de l’accordeur introduit quelques impuretés à chaque étape et met fin à ses illusions : « La tonalité naturelle n'était qu’illusoire, les sons purs en réalité n'existaient pas ». D’où le titre de la deuxième partie du livre, la plus imposante, « Les harmonies Werckmeister » et son surprenant monologue consacré au théoricien de la musique baroque, Andreas Werckmeister, qui divisa l'intervalle de l'octave en 12 temps égaux (clavier tempéré) ne correspondant pas tout à fait aux harmonies naturelles. M. Eszter reçoit un choc : « l’expression musicale, cette magie de l’harmonie et de la consonance, se fonde sur cette fraude grossière … en réalité une « totale supercherie » … le monde n'est qu'indifférence et vacarme … il faut cesser d'espérer ». Et M. Eszter abandonne son idéal musical de gamme pure : « Qui renoncerait à l'œuvre magistrale d'un Beethoven, d'un Mozart ou d'un Brahms sous le simple prétexte que lors de l'interprétation de leurs œuvres de génie, la tonalité s'écarterait un tout petit peu de la pureté absolue ? »
Dans une symétrie parfaite, son protégé János (« remarquable artiste en extase existentielle ») perd aussi son innocence : plongé malgré lui au sein des forces destructrices, il participe aux pillages et aux meurtres. Saisi d'effroi, il renonce à ses chimères (« à la place du ciel, il n'y avait plus rien »). Les deux amis signent l’arrêt de toute espérance.
Le titre du roman prend tout son sens : au dangereux rêve de pureté absolue, fantasme qui se transforme toujours en régime de terreur, il faut opposer une résistance. L’ordre harmonieux est un leurre et la musique n’offre aucun moyen de résistance à la « saleté poisseuse » du monde environnant (« juste un moyen astucieux de masquer, voire d'occulter notre irrémédiable condition et l'état pitoyable du monde »). Nulle forme de transcendance n’existe : « les choses ne véhiculaient que leur réalité matérielle car aucun élément de ce désert ne pouvait se transcender ». László Krasznahorkai propose une cure de réel.
Une « mélancolie » douce teintée d’humanisme affleure. La relation fidèle et affectueuse entre M. Eszter et János (on ne saura jamais lequel des deux est l’ange gardien de l’autre), la gentillesse gratuite, la délicatesse, témoignent d’une réelle humanité (« Une forme de générosité évidente… une forme de prévenance altruiste invisible, inébranlable, permanente »). A ces deux émouvantes figures de la singularité, l’écrivain oppose la bêtise de « toute idéologie dominante, toute idée fixe et tout jugement qui ne voit le monde qu'à travers les bornes qu'il s'est lui-même fixées détruisant la vie, cette richesse infinie fondée sur d'authentiques relations ». Les valeurs humanistes (« toutes ces vieilleries poussiéreuses » selon Mme Eszter) ont déserté : « Nous avons laissé s'éteindre la noble superstition qui nous incitait à nous mesurer sans cesse à l'échelle des dix commandements », les hommes ont transgressé « les lois ancestrales gouvernant les âmes ». Seul le directeur du cirque, porte-parole des artistes, se voudrait défenseur de l’art contre le totalitarisme lors de son interrogatoire : « il voulait parler du respect de l'art et de la liberté des artistes un principe séculaire fondamental ».
Le roman s’achève sur le réalisme cru d’un chapitre de biochimie loin des sublimes envolées métaphysiques. Ce long traité savant sur le rôle des enzymes dans la décomposition d’un organisme file la métaphore politique (« les ennemis internes du royaume … se mutinèrent contre l’ordre établi »).
La toute dernière phrase du roman pose une intéressante équivalence entre les mots et le processus de destruction : « Le Royaume originel … avait été broyé par la force infinie d'un chaos … Il s'était désagrégé … comme l'est ce livre maintenant, ici, par le dernier mot ». Après l’avalanche de mots qui assujettit le lecteur par l’effet d’un implacable rouleau compresseur, les mots aussi s’épuisent et on assiste à la clôture du langage. La forme épouse le sens. Seule la littérature a le pouvoir d’ordonner le chaos.
László Krasznahorkai fait de son écriture une belle forme de résistance.
Mona
Ecrivain et scénariste, prix Nobel de littérature en 2025, László Krasznahorkai, est né en 1954 à Gyula, en Hongrie dans une famille de la classe moyenne et vit dans un village proche de Budapest tout en séjournant régulièrement en Chine et au Japon. Il a reçu en 2004 la plus haute distinction littéraire hongroise, le prix Kossuth, ainsi que le Man Booker Prize en 2015. La mélancolie de la résistance, écrite en 1989, remporte un grand succès, portée à l’écran par le réalisateur hongrois Béla Tarr avec lequel il poursuit une étroite collaboration. Parmi ses romans les plus connus figurent également Le Tango de Satan, Petits travaux pour un palais, Le dernier loup, Guerre & Guerre.
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