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La maison fendue (3), par Sandrine Ferron-Veillard

Ecrit par Sandrine Ferron-Veillard 30.04.16 dans Nouvelles, La Une CED, Ecriture, Ecrits suivis

La maison fendue (3), par Sandrine Ferron-Veillard

 

Tu as un mois à vivre, si pour moi c’est fini, vis pour moi dans du beau, dans du propre, apprécie la politesse sur chaque visage, les sourires à chaque coin de rue. Face à la mer, ton église, face au monde. N’aie crainte. Je suis entre de bonnes mains. Pars donc à Melbourne, tu y seras à un peu plus de trois mille kilomètres du grand blanc, tu affectionnes ce genre de détails numériques. L’Antarctique a selon toi une tête d’animal, une bête à corne ou une forme de nautile. Ce sont des signes.

Melbourne. Penthouse information. St Kilda West. Victoria State/« The place to be ».

Emergencies : the emergency phone number in Australia for all purposes (fire, medical, police) is triple-zero. The residents on the floor below are au fait with the procedures in the building and will help you if there is a problem (such as a water leak).

Keys : there will be a spare set of keys either hanging in the hall cupboard.

Internet : feel free to use the laptop, no password required.

Heating and air conditioning : the instructions for the control unit are in the plastic holder pinned to the inside of the door of the first hallway cupboard.

Always ensure all windows and doors are closed.

Household appliances : operating instructions for the refrigerator, oven and dishwasher are in the second drawer down under the kitchen worktop.

Tablets for the dishwasher are stored under the sink.

Access to the balconies : if there are strong winds, take great care opening and closing the doors onto any of the balconies.

Please do not smoke. Also, DO NOT throw cigarette buts or packets over the balcony.

Supplies and cooking : the cooking equipment is mostly in the cupboard to the right of the cook top, and in the drawers below the workbench. Feel free to use any of the supplies in the fridge or the larder.

The closest place to source everyday supplies is the IGA Store in Armstrong Street. Also in Armstrong St there is a medical clinic, a Post Office Agency and a pharmacy ; other places include a wine bar/bistro/hotel and a delicatessen/fruit/vegetable shop.

Bars and restaurants : there are many restaurants, although the quality is highly variable, so be choosy about the restaurants you frequent.

Cleaning equipment : cleaning materials are in the cupboard below the sink in the kitchen and in the laundry. There is a rubbish chute on the wall in the passage way between the living area and the master bedroom. Place all larger non-perishable rubbish and recyclable rubbish in the bin in the cupboard to the right of the lift.

The Felines : Maestro Hermes and Miss Dior. Always ensure that there is ample water available for the cats. There is a water bowl in the bath in the main bathroom. The food bowls are also : a cup of the dry food OR one can a day is sufficient to feed both cats. The food is stored in the small metal container near the food bowls.

Please do not feed the cats any leftovers from meals, some bones can be dangerous for them, and other foods can cause them to vomit because they are not used to them in their diet.

Occasionally, the cats do vomit (this is normal for cats), please pick up with a paper towel and sponge the carpet with water.

Don’t be surprised if Hermes and Dior want to come into the bedroom overnight, Hermes sleeps on top of the bed often.

It is preferable not to let them out onto the balconies unsupervised. The contact details for the veterinarian are on the refrigerator.

Remove cat poo each day from the litter tray (use trowel in laundry cupboard) once scooped up, shake the litter and poo so the litter falls through the holes in the trowel, dispose of poo in toilet. Replace litter in the tray every five days. DO NOT dispose of litter down the rubbish chute. Wash litter tray in laundry sink, dry and refill with litter (stored as towels in laundry cupboard) to a depth of about 1.5 inches or 3 cm.

Miscellaneous : bathroom soap, shampoo etc is stored in the cupboard behind the sliding mirror in the main bathroom. Toilet paper is under the bathroom washbasin in both bathrooms. Clean towels are in the bottom right drawers on the right in the main bathroom. First and materials are in the top drawers in main bathroom.

Switch the TV « on » and « off » by pressing the button at bottom left. Use Foxtel control to select from the 80 or so available channels. The music speakers are connected to the iPod cradle on the mirror-shelf.

Please make a note of any breakages during your stay, so we know what to replace. Please feel free to enjoy an occasional bottle of wine from the wine rack or drinks from the refrigerator or the table in the passageway.

Transport : use the No 96 Light Rail tramway to travel to the city, direction St Kilda if you are going to St Kilda, Brunswick if you are travelling to the city.

Lire en diagonale.

Le voisin est ponctuel. Il est charmant. Il est peu bavard. Vous avez fait le tour de l’appartement, les consignes dans les mains, vérifiant ensemble chacune et la présence des deux chats terrés sous le lit de leurs maîtres. La sécurité est maximale. Il a coupé l’alarme. Une chose de moins à considérer. Il t’a laissé son numéro de téléphone in case of emergency. I.C.E vit seul à l’étage, en dessous.

Pourquoi n’essaies-tu pas.

Trois pages d’informations/consignes qu’il faudra que tu relises au moins chaque matin au petit-déjeuner, le soir avant de te coucher afin d’en saisir toute la portée. Trois semaines dans plus de cent mètres carrés.

Moquette ton crème. Marche pieds nus s’il te plaît, n’aie pas honte, ici tu n’as pas besoin de tes bottines. Deux immenses canapés en cuir. Gris. Des miroirs. Des étagères en verre, une collection de chats en céramique, des tables en verre, des basses, des hautes. Deux chambres, des lits doubles, gigantesques. Dans laquelle vas-tu dormir. La leur, le lit est fait, les draps y sont noirs, les draps sont froissés, ils ne sont pas frais. Lance une lessive.

Deux salles de bains. Du vert et du blanc. Deux cabinets de toilette. Puis la buanderie où sont les caisses des chats. Monsieur Hermès et Miss Dior sont des chartreux. Leurs deux paniers sont placés dans le bureau, sous le meuble de l’ordinateur. Sur l’écran trois mots, chacun écrit sur trois post-it de couleur : jaune pour persévérance, vert pour excellence, rose pour transparence. Des guides de voyages empilés sur la moquette, des centaines de photos au mur, le vélo d’appartement et posées dessus des jumelles pour voir dehors. Bien sûr.

Chacune des pièces a son point de vue, une porte et des baies vitrées qui donnent sur le balcon. Un balcon circulaire encerclant l’ensemble du logement. Trois-cent-soixante degrés sur la mer, sur la ville,sur le port de St Kilda le quartier chic de Melbourne, sur le parc au pied de l’immeuble où les cygnes sont noirs et ont ici des becs rouges.

Verrouille l’accès ascenseur.

L’ascenseur privé entre directement dans le salon. Deux postes de télévision. Un luxe d’écrans géants, de projections et en toile de fond les tours de Melbourne, pics miroitant, les pics d’un électrocardiogramme. Les battements de la ville.

Verrouille les fenêtres, verrouille les portes donnant sur l’extérieur.

Les cacatoès jouent les équilibristes sur la rambarde, ils taquinent les chats derrière les vitres. Cela t’amuse. Les psittacidés excitent les appétits extérieurs de Monsieur Hermès et Miss Dior. Le couple félin t’évite, t’ignore soigneusement en dehors des repas qu’il exige à heure fixe, dans la cuisine. Tu t’exécutes. Croquettes et nettoyage des caisses, les crottes des chats dans les toilettes, la litière au recyclage. Pléthore de mégots dans le pot de géraniums morts sur le balcon. Note-le. L’appartement n’est pas d’une propreté reluisante.

La cuisine. En longueur. Du marbre vert. Quantité de tiroirs et d’ustensiles. Un réfrigérateur rempli. Deux mètres de haut sur un mètre quarante de large. Une machine à café, marque Jura, ton eau chaude en trois secondes. Café en grains à volonté. Tu peux vivre en complète autarcie ici pendant trois semaines et manger à profusion.

Tu as parcouru dix-sept mille cent-quarante-quatre kilomètres pour jouir simplement d’un unique point de vue. Tu t’es pelotonnée dans un Airbus A300 quelque chose, tu as usé dans l’avion une centaine de gobelets, un pour trois gorgées toutes les trente minutes, une feuille de papier juste pour t’essuyer un coin de lèvre ou un coin de fesse, des kilos de détritus pour le confort de ta petite personne, le plateau-repas à peine ouvert, jeté aussitôt juste pour habiter le ciel mouvant de Melbourne. Pour être au-dessus.

Espionner la vie en bas : les affaires qui se traitent au téléphone, en pantalons à pince, chemise rose, grise ou bleue, les chiens qui tirent, les enfants qui courent, les mères qui, les sportifs qui transpirent dans le parc.

Du sport dès les premières heures du jour, la course à l’être-bien, tu détestes le sport.

Tes heures tu les passes, tu comptes les nuages, tu les regardes tomber, tu estimes leurs rondeurs. Il pleut, il vente. Trop pour sortir. Impossible de mettre la main sur un parapluie, une bassine, un seau, n’importe quel récipient pour passer un coup de serpillière dans la cuisine. Prends une casserole. Les chats boudent leurs caisses respectives. Tu t’y prends mal. Nettoie au moins les vomis.

Miss Dior vomit. Par petits tas. La femelle régurgite car elle mange vite, elle mange avant le mâle, ingestion trop rapide ou en trop grande quantité. Diagnostic : un esprit de compétitivité entre eux deux. Il faut séparer les bols. Apprendre les termes techniques, les termes australiens des produits d’entretien pour ne pas laver les caisses avec le produit du fer à repasser, ou l’utiliser pour les taches sur la moquette, déjà nombreuses, ou repasser avec le produit des caisses.

Plusieurs ampoules grillées. Des taches sur les canapés en cuir. Des vitres sales. Les pieds des robinets noircis, les indications « eau chaude/eau froide » effacées. Les portes/fenêtres vieillies/rouillées. Bois écaillé. Deux miroirs fendus. Les traces qui apparaissent à l’usage, rident un lieu et dissipent son apparence.

Seule la vue demeure. Tu t’y fonds. Tu t’y accroches. Tu regardes des films, dehors avec les jumelles. Tu pédales une heure le matin. Une heure le soir. Tu as nettoyé toutes les vitres, les robinets, les placards, les tiroirs. Tu ne parles pas.

Tu as d’abord piqué des pruneaux. Deux biscuits au chocolat. Profité des variétés de pâtes, des huiles d’olive, des algues séchées, du miso, des fruits secs, des amandes, des noix du Brésil, des dattes Medjoul, des épices, des boîtes de chocolats belges et des compléments alimentaires. Ils débordent de choses périmées. Tu as photographié ce qu’ils mangent, ce qu’ils ne rangent pas.

Il pleut. Des trombes. Tu immortalises. Le ciel en bas. Les poubelles aux couvercles jaunes, aux couvercles rouges. Les toits. Les voitures. Ceux qui osent sortir. Tu figes.

Leurs postures. Hermès et Mademoiselle Dior enroulés dans des contenants improbables.

Les chats boivent dans la baignoire dans le même bol en acier inoxydable, c’est un excellent choix. Se replier dans une salle de bains et s’y noyer.

Apprends à connaître tes hôtes en observant leurs chats. Leurs biens et leurs meubles. Ils sont en verre ou encastrés. Mademoiselle se laisse caresser et miaule fortement dès six heures du matin, devant la porte, jusqu’à ce que tu te lèves. Hermès ne descend que vers neuf heures de son perchoir, il te toise de son arbre à chat. La matinée à courir, à se faire les griffes, faire sa toilette ou se faire des câlins, ils se cachent le reste de la journée, réapparaissent lorsque le ciel s’abaisse, au huitième étage encore davantage.

A Melbourne, les ciels sont bas.

Tu résistes plutôt bien à la solitude.

 

Sandrine Ferron-Veillard

 


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A propos du rédacteur

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Sandrine Ferron-Veillard naît le 16 septembre 1975, à Lorient. Grandit en Bretagne puis à Albi. A l’âge des grandes mutations, part sur Paris : pensionnaire à l’école de La Légion d’Honneur. Les études ? Niveau licence, quelques souvenirs en Lettres Modernes. Puis ce sera l’Angleterre où elle restera quatre années. Retour en France, entre autres responsable d’une très jolie librairie à Paris. Petit tour de France puis du monde, lit, écrit et vit depuis au même endroit incognito.