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La longue attente de l’ange, Melania G. Mazzucco (2ème critique)

Ecrit par Anne Morin 18.09.13 dans La Une Livres, La rentrée littéraire, Critiques, Les Livres, Italie, Roman, Flammarion

La longue attente de l’ange, traduit de l’italien par Dominique Vittoz, 4 septembre 2013, 446 pages, 22 €

Ecrivain(s): Melania G. Mazzucco Edition: Flammarion

La longue attente de l’ange, Melania G. Mazzucco (2ème critique)

 

La lutte de Jacob – Jacomo est le prénom du Tintoret –… si ce tableau ne figure pas au nombre des toiles peintes par le Tintoret à la Scuola Grande San Rocco, sans doute est-ce celle qu’il crée, pas à pas, dans l’œuvre de Melania Mazzucco, La longue attente de l’ange.

L’ange… sa fille, Marietta née de ses amours avec Cornélia, une prostituée allemande, qui viendra le chercher dans une ultime vision, non dans un ciel d’Ascension mais dans une plongée dans l’eau saline, sournoise et omniprésente à Venise :

« Madame Marietta disait que Venise est une ville sans racines, dangereuse et secrète, car personne ne peut voir ni connaître sa partie la plus importante, ce qui la soutient, ses fondations en somme, qui sont englouties et cachées comme nos pensées les plus troubles et nos désirs inavouables » (p.221).

Marietta, à la fois trop présente et désincarnée. N’est-elle pas l’Etincelle du peintre, celle qui aussi bien, également, peut faire jaillir le feu et son idée, l’imagination et l’image ? Même après s’être résolu à la marier, le Tintoret la veut près d’elle, aussi installe-t-il le jeune couple dans un appartement situé au-dessus du sien, la réplique du sien :

« Ma chambre se trouvait en dessous de la sienne (…) Marietta savait tout ce que je faisais et réciproquement (…) Combien de nuits ai-je passées sans dormir uniquement parce que, là-haut, elle aussi était réveillée ! J’avais l’impression d’entendre sa respiration. D’être étendu sous elle. Il me semblait qu’en tendant les bras j’aurais pu la toucher » (p.300).

Leurs rapports troubles, fusionnels, émanent aussi du lien créateur/créature, animé/inanimé, esprit/corps :

« Un soir, je surpris Marietta à genoux devant une toile fixée au sol de l’atelier par un câble (…) Tu sais, ajouta-t-elle sans me regarder, dans une autre vie, je ne voudrais pas naître reine ou prince, je voudrais être une toile. Pour qu’on me touche de cette façon (…) Si seulement je pouvais t’accueillir de la sorte, dit-elle, et que tu restes imprimé sur moi » (p.301).

« Je pense parfois – dit le Tintoret – au plafond qui nous a séparés comme à l’épée dans le lit de Tristan et Yseut, Seigneur » (p.339).

Et le Tintoret, partagé, étouffant, père abusif et abusé, père par parenthèses et suspension, géniteur mais seulement créateur d’œuvres, souhaite pour Marietta – ou est-ce elle qui le veut –, la seule de ses filles qu’il laisse accéder à ses pinceaux, un avenir de perfection à la condition qu’elle demeure sous sa coupe. Ne vive que par lui.

La première fois où l’ange apparaît, c’est aussi celle où pour la première fois, alors qu’elle a sept ans, le Tintoret à la fois punit Marietta et lui confère son statut d’assistant :

« Du plafond, tête en bas, oscillant au moindre courant d’air, pendait le modèle en cire grandeur nature dont je m’étais servi pour saint Marc à l’époque du Miracle et qui, ayant gagné des ailes pour un autre tableau, était devenu notre ange. Il faisait désormais partie de la famille. Il nous arrivait même de lui adresser la parole. (…) Ma fille ne protestait pas. Elle s’attendait à être punie. Je l’accrochai à une poutre du plafond, à côté de notre ange. Je la lâchai et elle oscilla dans le vide. Vole maintenant et fais un miracle si tu en es capable, dis-je » (p.77).

La deuxième fois, c’est pour mourir lors de l’incendie allumé par Marco, le deuxième fils du Tintoret :

« Je trébuchai sur une forme inerte, étalée au milieu de la pièce, sous un drap blanc. Je reculai horrifié : on aurait dit un cadavre. Marietta s’agenouilla, toucha la créature de la main, la recouvrit. Qu’est-ce que c’est ? criai-je. Elle me répondit, aussi triste que si elle m’annonçait la mort d’une personne chère : c’est notre ange. (…) Un monstre mutilé et difforme gisait à sa place. Ses ailes, détachées net par la chaleur, s’étaient brisées. Marietta les souleva l’une après l’autre et tenta de les recoller sur le buste de l’ange, en vain » (p.270-271).

La troisième fois, c’est après le dernier souper avant le départ pour la campagne du Tintoret prévu le lendemain. Pris par les vapeurs d’opium qui soulagent ses douleurs, le Tintoret croit voir Marietta :

« Pendant quelques secondes, le rai de lumière qui entrait par l’entrebâillement de la porte a projeté une ombre : une silhouette blanche qui semblait vouloir s’élancer sur moi. J’ai pensé avec soulagement qu’elle était enfin venue. Parce que je suis convaincu que c’est en volant qu’elle viendra. Mais bien sûr, c’était mon fidèle ange en cire qui, depuis plus de quarante-cinq ans, pend au plafond et se balance doucement au moindre courant d’air, privé toutefois de ses ailes et incapable de voler s’il en avait le désir » (p.293), et l’ange, cette fois, désigne « Je me suis assis devant le portrait. Mais je n’ai pas pu le regarder Seigneur. Je ne ferai plus allumer de torche la nuit. Parce que Marietta ne reviendra pas. Cette longue attente ne finira jamais » (p.293).

Une quatrième fois apparaît l’ange, toujours dans le souvenir du Tintoret : « (…) et je voyais aussi Marietta – morte alors – en robe blanche planer au-dessus de moi, suspendue par la taille à un fil qui se tordait à l’infini sur lui-même » (p.348).

Et, pendant ce temps, pendant que plane l’ange – mais l’attend-on, ou est-ce lui qui attend ? –, Marietta fait le portrait de prostituées notoires : « Mais Marietta ne leur inventait pas une âme. Elle leur inventait un corps. Et quel corps, Seigneur. Corps pour le lit, le sexe et l’orgasme, un corps que seuls les hommes savent voir. (…) Même si personne n’avouait les avoir contemplés, même si ces tableaux n’avaient pas et n’auront jamais d’existence officielle, tout le monde à Venise les connaissait. Mais personne n’imagina que leur auteur était une femme. Ces tableaux que je n’ai jamais vus, Seigneur, étaient de moi » (p.368), et le Tintoret anime la Scuola Grande di San Rocco : parmi ses œuvres, La vision de Jacob. Il faut lever très haut la tête – ou à notre époque désormais la baisser sur un lourd miroir en reflet – pour, en haut de l’escalier monumental aux marches s’étrécissant vers le haut et non une frêle échelle, entamer la montée de l’idée, de l’âme, de l’esprit, vers l’infini.

Que fait le Tintoret pour sa fille ? En miroir, deux fois il la rejette, la niant une première fois, après sa mort, lorsque des acheteurs croyant reconnaître Marietta dans un tableau éblouissant dans le noir d’une chambre, veulent l’acquérir. Au lieu de dire que la toile n’est pas à vendre, le Tintoret leur déclare :« J’ai répété sans les regarder : ce n’est pas ma fille » (p.74).

Et la reniant lorsqu’il découvre l’existence des portraits de courtisanes peints par sa fille : « Tu n’as aucun droit de faire des bénéfices sur mon dos et de traîner mon honneur dans la fange ! lâchai-je. Tu n’es même pas ma fille » (p.374).

Dans la Vision de Jacob, deux anges paraissent se croiser au bas de l’escalier, l’un montant, l’autre en descente. Il n’y a pas de mystère, il y a la création :

« Seigneur, j’ai partagé avec Marietta une impardonnable béatitude. J’ai tout payé. Mais, vois-tu, je l’avais créée, je l’avais façonnée à mon image, et maintenant elle était un rêve devenu réalité. Tu connais cette sensation enivrante, vertigineuse, d’avoir pétri une vie à partir de rien, de la matière inerte, d’avoir une créature et d’être son Dieu » (p.97).

 

Anne Morin

 

Critique de Victoire Nguyen sur le même livre

 


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A propos de l'écrivain

Melania G. Mazzucco

 

Melania G. Mazzucco est née à Roma en 1966. Elle a commencé à écrire des romans dès 1995. La Lunga Attesa dell’ Angelo est publié en Italie en 2008. Repris sous le titre La longue attente de l’ange, les éditions Flammarion décident de le publier en 2013. Le roman raconte l’histoire de vie du célèbre peintre Le Tintoret.

 

A propos du rédacteur

Anne Morin

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Rédactrice

genres : Romans, nouvelles, essais

domaines : Littérature d'Europe centrale, Israël, Moyen-Orient, Islande...

maisons d'édition : Gallimard, Actes Sud, Zoe...

 

Anne Morin :

- Maîtrise de Lettres Modernes, DEA de Littérature et Philosophie.

- Participation au colloque international Julien Gracq Angers, 1981.

- Publication de nouvelles dans plusieurs revues (Brèves, Décharge, Codex atlanticus), dans des ouvrages collectifs et de deux récits :

La partition, prix UDL, 2000

Rien, que l’absence et l’attente, tout, éditions R. de Surtis, 2007.