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La Gloire des Pythre, Richard Millet (par Léon-Marc Levy)

Ecrit par Léon-Marc Levy 30.08.22 dans La Une Livres, En Vitrine, Cette semaine, Les Livres, Critiques, Folio (Gallimard), Roman

La Gloire des Pythre, Richard Millet, Folio

Ecrivain(s): Richard Millet Edition: Folio (Gallimard)

La Gloire des Pythre, Richard Millet (par Léon-Marc Levy)

 

Les vingt-deux premières pages de ce roman effarant et terrible suffisent à se convaincre que l’on est au début de l’un des plus grands ouvrages français de notre époque. La noirceur qui sourd du village perdu de Millevaches, portée par les volutes macabres des morts de l’hiver, est chargée du destin funeste des petites gens du pays que la misère écrase et qui colle à leurs sabots comme la glaise de Corrèze au début du siècle XX. Le style de Richard Millet, éblouissant d’élégance et de puissance, nous mène au plus profond de ce monde oublié.

En mars, ils se mettaient à puer considérablement. Ça sentait bien toujours un peu, selon les jours, lorsque l’hiver semblait céder et que ça se réveillait, se rappelait à nous, d’abord sans qu’on y crût, une vraie douleur, ancienne et insidieuse, que l’on pensait éteinte, qu’on avait fait mine d’oublier et qui revenait, par bouffées, haïssable comme les vents d’une femme aimée ;

La mort est la grande présence de ce roman. La mort des pauvres. La mort rurale. La mort terrifiante, sale, écœurante, révoltante. La mort des corps qui pourrissent, se décomposent, puent, noircissent, grouillent de vers. Une Charogne de Baudelaire n’est jamais loin. Révoltante oui, plus encore quand il s’agit de la mort d’une femme digne, belle, aimée de tous, comme la mère de Chat Blanc, Marthe. La distance est encore plus insupportable entre l’image de la vivante et celle, déjà en cours et à venir, du cadavre putréfié. Quel lien peut-il y avoir entre les deux ? Est-ce la même personne ? La mort chez Millet est celle que Philippe Ariès appelait « la mort ensauvagée », brutale et inacceptable. Seul le retour à la terre apaise. Après les mois de confinement des corps « sur la cabane des pilotis », dans une puanteur diabolique, la mise en terre apparaît comme une bénédiction. La dimension chrétienne de Richard Millet est palpable « Pulvis es et in pulverem reverteris » – Tu es poussière et tu retourneras à la poussière. Au-delà même du sentiment chrétien, c’est l’homme de la terre qui parle et qui ne sait pas en dire autre chose que la sacralité : la terre, en prenant les corps, les sanctifie, les rend éternels dans le cycle de vie. Le long et chaotique chemin de Chat Blanc et de la charrette qui porte le cercueil de sa mère est un chemin de gloire malgré la tristesse et la noirceur.

[…] on sentait encore l’odeur de Marthe dans l’après-midi déclinante ; mais c’était une odeur qui faisait à présent pitié, filtrée par la terre, rendue à elle, à l’élément qui la pacifiait, puissante et apaisante, et qui leur donnait à tous l’envie de pleurer et de s’asseoir entre les tombes ; […]

Comment ne pas penser à la grande ombre qui plane sur ce roman, et sur d’autres de Millet comme Ma vie parmi les ombres ou Dévorations, l’ombre de William Faulkner ? Le chemin funèbre de Marthe rappelle inévitablement Tandis que j’agonise du maître du Mississippi. Mais au-delà de cette scène, c’est l’écriture même de Millet qui évoque Faulkner, avec cette frénésie de tout saisir dans la phrase, de cerner le moindre détail en usant régulièrement de parenthèses explicatives, de donner au lecteur le sentiment de ne rien manquer d’une scène, d’un personnage, d’un paysage.

Nous étions debout sous les acacias dont les bourgeons sortaient, attendant qu’il émergeât du caveau, espérant peut-être (car nous étions en ce temps-là à l’écart de nous-mêmes, incapables de compassion, pas plus pour autrui que pour nous) qu’il n’en remonterait jamais.

Faulkner encore dans le « Nous » narrateur, sorte de chœur antique qui porte les paroles et pensées des habitants des lieux, témoins des heures d’André Pythre – le vrai nom de Chat Blanc arrivé à l’âge d’être nommé par son nom – Chœur de Prunde, de Veix, de Siom, au gré des pas de Pythre. Faulkner enfin dans le fil du récit, l’arrivée d’un étranger dans un lieu inconnu, son installation, son ascension, son destin, à la manière de Sutpen dans Absalon ! ou Compson dans Le Bruit et la fureur.

Les noms dans ce roman s’élèvent comme un chant profond, un Gloria dédié aux hommes, aux femmes qui ont fait cette terre perdue, qui y ont souffert le martyr des humains, qui y sont morts dans la puanteur et la putréfaction. Les noms des hommes, les noms des hameaux, des villages, les noms des morts, se confondent et s’épousent en une profonde unité. Le chant des oubliés de Dieu qui vaut bien les chants de messe, la gloire des moins que rien du Plateau.

[…] notre plus grande gloire était encore de tenir bon, ici, tapis contre cette table de pierre froide où l’hiver régnait plus longtemps que partout ailleurs, oubliés de Dieu, quoi qu’en dît l’abbé Trouche, en sursis dans les combes, les vallées, sur la lande, oui, dans la seule gloire de nos noms, que ceux qui nous avaient précédés avaient mués en terre, en arbres, en rocs, en métiers, en villages même ; car nous voulions rester dignes de ce qu’ils signifiaient encore, Heurtebise, Orluc, Magnac, Chabrat, Besse, Anglars, Roche ;

Ascension et décadence, l’arc d’une vie, tracent l’histoire d’André Pythre. Personnage à la fois séducteur, malin, méchant, trompeur, il porte en lui tous les traits du Diable, semant autour de lui la peur, le respect, la fascination, il est, dans les hameaux où il va, une figure centrale, noire et angoissante. Ses femmes et enfants vivent dans le désarroi et la terreur, avant, un à un, de le quitter à jamais. Il est le héros d’une saga sombre et funeste qui le mène, et mène les siens, au pire destin. Richard Millet en fait la figure métaphorique de ces gens du Plateau, taiseux, amers, à la sexualité bestiale, oubliés du monde et de Dieu. Il nous offre ainsi un des plus grands romans de l’inéluctable décadence rurale du XXème siècle.

 

Léon-Marc Levy


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A propos de l'écrivain

Richard Millet

 

Richard MILLET, né en 1953, a situé de superbes romans en Haute Corrèze (« la gloire des Pythre ») dont l’écriture et l’atmosphère prennent le champ qu’il faut par rapport à la dite « fameuse » école de Brive, à laquelle on associe souvent la Corrèze littéraire.

Elevé au Liban, il y combattit aux côtés des chrétiens, colorant son œuvre d’un parfum d’intégrisme. Editeur influent, polémiste redoutable, son ouvrage « le sentiment de la langue » fut salué du prix de l’essai de l’Académie Française.


A propos du rédacteur

Léon-Marc Levy

 

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Directeur du Magazine

Agrégé de Lettres Modernes

Maître en philosophie

Auteur de "USA 1" aux éditions de Londres

Domaines : anglo-saxon, italien, israélien

Genres : romans, nouvelles, essais

Maisons d’édition préférées : La Pléiade Gallimard / Folio Gallimard / Le Livre de poche / Zulma / Points / Actes Sud /