La Chaussure sur le toit, Vincent Delecroix (par Olivia Guérin)
La Chaussure sur le toit, Gallimard, 2007 ; réédition « Folio », 2009, 248p., 8,60€.
Edition: Folio (Gallimard)
Que fait donc cette chaussure sur le toit d’un immeuble parisien longeant les voies de la Gare du Nord ?
Cette question – en apparence anecdotique, voire franchement saugrenue –, est au cœur du livre La chaussure sur le toit de Vincent Delecroix, qui réussit le tour de force de tenir en haleine son lecteur sur près de 250 pages. Avec pour point de départ cet objet improbable, mystérieusement posé là, l’auteur parvient à bâtir un projet formel inventif et stimulant : une véritable gageure !
L’ensemble est constitué de dix récits, adoptant des points de vue à chaque fois différents. Autour de cette chaussure incongrue gravitent différents personnages qui habitent ou fréquentent cet immeuble, sorte de microcosme urbain où se croisent sans vraiment se rencontrer des personnages contrastés : un artiste contemporain, un unijambiste, un sans-papiers, une vieille dame capricieuse et qui s’amourache d’un jeune pompier, une enfant au sommeil agité, des chiens anthropomorphes, un présentateur télé en fin de course, un amoureux conduit et jaloux qui se mue en cambrioleur…
Chacun de ces personnages y va de ses projections sur les raisons de la présence de cette chaussure sur le toit, ce qui constitue à chaque fois un récit indépendant des autres. Dix regards posés sur le même mystère, dix façons d’interpréter cette présence inexpliquée.
Chacun de ces récits forme une unité en soi, avec sa voix propre, sa tonalité, son registre, sa cohérence interne. L’un grave et introspectif, l’autre franchement loufoque. Ici, une prose resserrée, presque clinique ; là, un souffle plus ample, presque lyrique ; des passages philosophiques, aussi. Ce jeu de variations stylistiques est l’une des belles réussites du livre : Delecroix y déploie une réelle maîtrise de l’écriture polyphonique.
Mais à peine le lecteur croit-il trouver ses marques qu’une question s’impose, lancinante : qu’est-ce donc que ce livre ? Dans quel genre littéraire le classer ? Un roman ? Trop fragmentaire. Un recueil de nouvelles ? Pas tout à fait non plus. Car aucun de ces récits n’est totalement clos sur lui-même. Des allusions circulent de l’un à l’autre, un personnage croisé furtivement ici réapparaît là, des échos thématiques se répondent à travers les textes. Lire ces histoires séparément, comme on pourrait le faire avec un recueil de nouvelles, ce serait manifestement manquer l’essentiel de l’ouvrage : elles ne font véritablement sens que dans l’architecture d’ensemble, par les réseaux souterrains qui les relient.
Cette hésitation générique n’est pas un défaut : elle est au contraire au cœur même du projet de Delecroix. L’auteur travaille délibérément dans l’espace intermédiaire entre la nouvelle et le roman – cet espace que le marché du livre, avec ses étiquettes obligatoires, peine à nommer, et que les libraires, les éditeurs, les bases de données redoutent tant.
Un roman choral, peut-être ? Ou tout simplement une forme hybride qui ne porte pas encore de nom – une sorte d’OLNI, d’objet littéraire non identifié en termes d’appartenance générique. Un objet original, fantaisiste, mais qui, par-delà le côté ludique, pose une véritable question de poétique et de création littéraire.
Le lecteur, lui, est mis en déséquilibre. Il ne parvient pas toujours à recouper les informations, à reconstruire une cohérence narrative parfaitement lisse. C’est certainement voulu. Et c’est là ce qui fait précisément la saveur de l’ouvrage, et donne envie de poursuivre la lecture, car le lecteur ne peut s’empêcher de rechercher LA réponse à la question initiale – si seulement y en a une et une seule.
Ce qui donne néanmoins une colonne vertébrale à l’ensemble, c’est la figure d’un narrateur écrivain – dépressif, obsessionnel, hanté – qui tente de mettre en récit l’énigme de cette chaussure. Cette voix court en filigrane à travers les dix récits, les chapeaute, leur confère une cohérence à la fois formelle et thématique. La solitude dans l’espace urbain, la difficulté d’habiter un immeuble sans véritablement se rencontrer : ces motifs traversent le livre de bout en bout. Et la mise en abyme est pleinement assumée – l’écrivain qui cherche à écrire autour d’un objet opaque, n’est-ce pas le miroir exact du geste de Delecroix lui-même ?
Disons-le franchement : tous les récits ne se valent pas. Certains emportent le lecteur, d’autres le maintiennent à distance. Si certains passages sont de jolies réussites, on peut être moins convaincu par tel registre comique, telle tonalité, ou tel personnage. Mais c’est peut-être le propre de toute entreprise formellement ambitieuse : l’expérimentation implique le risque, et le risque implique une part d’inégalité. Cela n’entame pas la réussite du dispositif dans son ensemble.
La chaussure sur le toit est une œuvre résolument contemporaine, loin des canons du roman classique, qui interroge avec intelligence l’acte d’écrire et les catégorisations trop rigides auxquelles le marché du livre nous a habitués. Un ouvrage qui a su convaincre au-delà du cercle restreint des amateurs de littérature expérimentale, comme en témoigne notamment sa réédition au format poche en 2009, après une première parution dans la collection Blanche de Gallimard en 2007.
Olivia Guérin
Aix Marseille Univ, CNRS, LPL, Aix-en-Provence, France
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