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La Cause des vaches, Christian Laborde

Ecrit par Frédéric Aribit 04.05.16 dans La Une Livres, Critiques, Les Livres, Essais, Les éditions du Rocher

La Cause des vaches, mai 2016, 144 pages, 15 €

Ecrivain(s): Christian Laborde Edition: Les éditions du Rocher

La Cause des vaches, Christian Laborde

 

 

Il y a eu Alès, il y a eu Vigan. Et tout récemment, il y a eu Mauléon, au fin fond du Pays basque. Après Saint-Jean-Pied-de-Port, dépasser Bunus, où jouait il y a peu encore le Théâtre National des Pâturages, ce TNP local, puis franchir le col d’Osquich. C’est là pourtant, dans ce cliché du bonheur Bio possible, que les Vanderdendur de l’agrobusiness remplissent leurs portefeuilles (cuir premier choix, qualité veau pleine fleur).

Les Vanderdendur ? C’est le nom voltairien que Christian Laborde donne dans son nouveau pamphlet, La Cause des vaches, à tous « les voyous, les vauriens, les vandales », ceux qui ont tout pourri, tout saccagé, au mépris du paysan, « un type nourri au lolo de la terre et de l’eau, un gonze qui connaît le patois spongieux des limaces et reçoit sur son portable les textos du vent ».

Laborde est un ours, soit un homme d’enfances, de neiges et de griffes. Un poète boxeur. L’Arthur Cravan humaniste des bovidés vidés de tout le beau : leur animalité même. Il avait cogné contre la corrida. Il remet aujourd’hui les gants pour un combat d’une autre trempe. Un pamphlet ? Allez affronter Tyson à coup de poésie. Et pourtant… Dans ce combat inégal d’un David aux syllabes nues contre l’industrie lourde des Goliath de l’alimentaire, Laborde fait mouche. De celles, peut-être, qui voletaient autour du cul des vaches et que celles-ci chassaient, impavides, d’un indolent coup de queue.

Mais ça, c’était autrefois, les mouches, les coups de queue dans les airs. Désormais il y a urgence. Car les vaches, entassées dans d’immenses usines à lait et à bidoche, sont devenues de sinistres machines vivantes uniquement destinées à produire, produire, produire, pour nourrir nos appétits d’avides carnassiers déréglés et engraisser les comptes en banque. La qualité a beau se chercher des labels, l’abattage masquer son infinie cruauté derrière les nécessités de la demande ou le prétexte du rituel (halal ou casher), c’est la quantité seule qui règle les marchés, toujours plus fière de monter sur les ergots de ses profits exponentiels.

Car derrière la cause des vaches, c’est la cause animale tout entière que défend le pamphlet. Et les faits et les chiffres, donnés par l’association L214 notamment et que Laborde reprend, sont accablants : ici on enferme 1000 vaches (du nom de la triste ferme) et 750 génisses, dans un parangon de l’élevage moderne qui propage partout son atroce modèle ; là on coupe les becs des poules ; là encore, on écorne les veaux, on sépare les agneaux de leurs mères, on castre les porcelets dès les premiers jours et sans anesthésie. On recenserait même, fait inouï sur un plan éthologique, des cas de suicide animal (dauphin, ours…).

On peut reprocher parfois à La Cause des vaches de tirer dans le tas, de mélanger des combats (les tilleuls coupés des bords des routes, Fukushima…), de verser dans des facilités de style ou des redondances. Voire, de manquer de rigueur argumentative. On peut reprocher à Laborde d’éluder un peu vite, et non sans un certain embarras, la question de sa propre consommation de viande. Que faire en effet devant la tentation d’une belle entrecôte ? Est-on passible du pire opprobre ? Faut-il culpabiliser jusqu’au trauma ? « Je demande pardon aux vaches. Mais si je ne sais plus trop ce que je suis, je sais parfaitement ce que je veux : arracher les vaches à l’enfer de l’élevage industriel ».

Reste que le sujet est d’une gravité et d’une urgence absolues, et qu’il faudra bien que tous autant que nous sommes, vegan ou pas, nous nous y colletions pour que l’horreur cesse et que, restaurant la dignité animale, l’homme se donne une chance de redorer la sienne, qui a sacrément du plomb dans l’aile. Et Laborde n’est jamais meilleur que lorsqu’il enfile ses gants de poète, gants de velours pour réveiller tout un rapport au vivant, à la terre, là où « les vaches sont Sylvie Guilhem », gants de boxe lorsqu’il distribue ses uppercuts de métaphores. Lire et relire ainsi le dernier chapitre, La révolte des vaches, chef-d’œuvre d’humour et de poésie, véritable utopie poético-bovine où Orwell semble récrire Corneille, avec ses nombreux enchaînements d’alexandrins blancs qui donnent à la charge révolutionnaire son martèlement têtu de métrique classique (« Et les cuves d’acier, réputées inviolables, après être montées dans l’azur peu affable, ne sont plus que copeaux retombant sur le sol, flocon de fer foutu jonchant la ligne jaune ». Ou plus loin : « Des grognements de joie, de joie et de colère, belles bêtes courant dans le jour retrouvé »).

Après les délires d’une industrialisation à outrance, qui s’est développée au mépris de la considération la plus élémentaire pour le vivant, c’est tout notre mode de (sur)production et de (sur)consommation qui est à repenser de fond en comble : La Cause des vaches est une cause entendue qu’il faudra bien finir par écouter.

 

Frédéric Aribit

 


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A propos de l'écrivain

Christian Laborde

 

Poète, romancier, pamphlétaire, Christian Laborde est l’auteur de plusieurs ouvrages dont L’Os de Dionysos, le Dictionnaire amoureux du Tour de France, Corrida basta ou encore Diane et autres stories en short. Son Tour de France nostalgie a obtenu le Prix Louis Nucéra 2013.

Bibliographie :

Claude Nougaro, l’homme aux semelles de swing, préface de Kenneth White, percussions graphiques de Claude Nougaro, menteries biographiques, éd. Privat, 1984 (1re éd.), grand prix de littérature musicale de l’académie Charles Cros ; éd. Régine Deforges, 1992

Les Soleils de Bernard Lubat, ill. de Frans Masereel, éd. Eché, 1987 (1re éd.) ; éd. Princi Négué, 1996

L’Os de Dionysos, roman, éd. Eché, 1987 (1re éd.) ; éd. Régine Deforges, 1989 ; éd. Le Livre de poche, 1991 ; éd. Pauvert, 1999

Congo, poèmes, éd. d’Utovie, 1987

Lana Song, poème, éd. La Barbacane, 1988

Nougaro la voix royale, éd. Hidalgo, 1989

Aquarium, éd. Régine Deforges, 1990

L’Archipel de Bird, roman, éd. Régine Deforges, 1991

Danse avec les ours, pamphlet, éd. Régine Deforges, coll. Coup de gueule, 1992

Pyrène et les vélos, éd. Les Belles Lettres, Paris, 1993

L’ange qui aimait la pluie, éd. Albin Michel, Paris, 1994

Le Roi Miguel, éd. Stock, 1995

Indianoak, roman, éd. Albin Michel, 1995

La Corde à linge, roman, éd. Albin Michel, 1997

Duel sur le volcan, éd. Albin Michel, 1998

Flammes, éd. Fayard, 1999

Le petit livre jaune, éd. Mazarine, 2000

Gargantaur, roman, éd. Fayard, 2001

Collector, éd. Bartillat, 2002

Soror, roman, éd. Arthème Fayard, 2003

Fenêtre sur Tour, éd. éd. Bartillat, 2004

Mon seul chanteur de blues, récit, éd. de La Martinière, 2005

Percolenteur, éd. du Panama, 2005

Champion, éd. Plon, 2006

Pension Karlipah, roman, éd. Plon jeunesse, 2007

Dictionnaire amoureux du Tour de France, ill. d’Alain Bouldouyre, éd. Plon, 2007

Chicken, récit, éd. Gascogne, 2007

Renaud, briographie, éd. Flammarion, 2008

Corrida, basta !, pamphlet, éd. Robert Laffont, 2009

Le Tour de France dans les Pyrénées, éd. Le Cherche-midi

Le soleil m’a oublié, roman, éd. Robert Laffont, 2010

Diane et autres stories en short, nouvelles, éd. Robert Laffont, 2012

Tour de France, nostalgie, éd. Hors-Collection, 2012, Prix Louis Nucéra 2013

 

Collaborations :

Je chante donc je suis !, préface de Christian Laborde, dessins de Claude Nougaro, livre accompagnant « L’Intégrale studio », compilation de 13 CD de Claude Nougaro, éd. Universal, 2005

Boris Vian, l’enchanteur, N°10 de la revue L’Atelier du roman, 2012

 

Sur Christian Laborde :

Christian Laborde, le d’Artagnan des mots, revue Chiendents n°10, avril 2012, textes de Charles Ficat, Arnaud Le Guern, Marc Large, Frédéric H. Fajardie, Serge Pey, Jérôme Leroy, Bernard Morlino, Philippe Lacoche, Luc Destrem, Francis Lassus, Phéraille et Frédéric Aribit.

 

A propos du rédacteur

Frédéric Aribit

 

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Rédacteur

Né en 1972 à Bayonne, partage son temps entre Itxassou, au Pays basque, et Paris, où il enseigne les Lettres à l’École Jeannine Manuel.

Bibliographie :

- Comprendre Breton, essai graphique, avec Eva Niollet, Éditions Max Milo, 2015.

- Trois langues dans ma bouche, roman, Belfond, 2015.

- « Les Fées », in Leurs Contes de Perrault, collectif, collection Remake, Belfond, 2015.

- André Breton, Georges Bataille, le vif du sujet, L’écarlate, L’Harmattan, 2012.

- « La dernière nouvelle » ; « Urbi et Orbi », Prix de la nouvelle de l’Œil Sauvage, Éditions de l’Œil Sauvage, Bayonne, 2000.

- « Noctambulation », La Ville dans tous ses états, Prix des Gouverneurs (Prix de la nouvelle de la ville de Bayonne), Éditions Izpegi, 1997.

Auteur de nombreux articles publiés en revues en France (Patchwork, Loxias, Les Cahiers Bataille, Chiendents, Recours au poème…) ou à l’étranger (Roumanie, Grèce).