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La belle indifférence, Sarah Hall

Ecrit par Léon-Marc Levy 13.03.13 dans La Une Livres, Les Livres, Recensions, Iles britanniques, Nouvelles, Christian Bourgois

La belle indifférence. Trad. De l’anglais Eric Chédaille Février 2013. 170 p. 15 €

Ecrivain(s): Sarah Hall Edition: Christian Bourgois

La belle indifférence, Sarah Hall

 

Sarah Hall dans ce recueil se révèle sous un jour éblouissant et encore inconnu. On savait son talent de romancière depuis au moins le « Michel-Ange électrique ». Avec ces sept nouvelles, une nouvelliste exceptionnelle nous absorbe de bout en bout.

Sept histoires. Nous sommes dans un genre très éloigné des nouvelles de Carver ou de McGregor. Chaque nouvelle est un mini-roman, avec des personnages profonds et complexes, une narration captivante, un début, une fin. Sarah Hall déploie une formidable capacité à opérer une condensation narrative stupéfiante, dans un style étincelant. Une rivière de sept diamants taillés au millimètre.

Les personnages centraux de toutes les nouvelles sont des femmes. Sarah Hall annonce la couleur : ce livre célèbre la féminité. C’est incontestablement la trace la plus forte qui reste de cette lecture. Une féminité à l’image de l’écriture de Sarah Hall : à vif, d’une nervosité haletante, vibrant à chaque instant d’une tension extrême :

« A chaque foulée, mon dégoût à l’encontre de ce type croissait d’un cran. Un animal crevé j’aurais pu supporter. J’avais vu bien pis – des agneaux titubant sur le coteau, les yeux et l’anus dévorés par les corneilles, des membres postérieurs et des têtes jetés sur le sol de l’abattoir. Un cheval mort n’était pas un problème. Mais un cheval survivant dans d’aussi épouvantables conditions, je ne pouvais le tolérer. » (Le parfum du boucher)

 

La féminité de Sarah Hall n’a rien de douceâtre ou de faible. Elle est sensuelle, puissante, rayonnante, avec quelque chose de dangereux souvent, d’inquiétant. A l’image de Manda, l’une des héroïnes de sa première nouvelle « Le parfum du boucher » :

 

« C’était dans ses yeux. Elle avait des yeux qui partaient au quart de tour, tel un chien enchaîné et rudoyé toute sa vie, enclin à attaquer sans autre provocation que votre regard sur lui. Il ne vous reste plus qu’à prier pour que la chaîne tienne bon. »

 

Femme, tout est femme dans ces histoires. Jusqu’à l’extrême, jusqu’à l’exacerbation de toutes les pulsions, jusqu’à la présence permanente de quelque chose d’organique dans l’élan au monde. Sarah Hall respire l’être femme dans son écriture.

 

« Elle le regardait dans le miroir qui se trouvait en vis à vis. Il laissait tomber la tête en avant, puis de côté, front plissé, bouche ouverte. Il était très beau. Il se retira pour jouir sur ses fesses. » (La belle indifférence)

« Au matin, elle s’éveilla, se retourna sur le dos et s’exerça une douce pression de la main sur l’os pubien. Il y avait un verre d’eau et des antalgiques sur la table de chevet. Elle en reprit. » (La belle indifférence)

 

La dernière nouvelle, « Vuotjärvi » est fascinante. La faute, la peur, la mort règnent sur une scène apparemment idyllique : un homme et une femme au bord de l’eau, au bord d’un lac, en vacances. Doucement se glissent les poisons, par doses minimes, un à un, jusqu’à l’effroi le plus total qui fait écho à la condition humaine. Et la nouvelle se dissoudra dans une fin sans fin, dans une hypothèse qu’on ne veut pas entendre, saisis que nous sommes par l’éternité de la solitude et de la peur.

 

« La profondeur du lac était inconnue et la pression contre ses membres une illusion puisqu’elle n’était pas plus forte que tout au bord. En dessous s’étendait un territoire vestigial. Une végétation pourrissante. Un silence benthique. L’échelle de son corps par rapport à ce lieu était terriblement fautive. »

Admirable langue faite de douceur et d’une incroyable violence – la traduction d’Eric Chédaille est parfaite – qui nous offre sept petits chefs-d’œuvre.

 

Leon-Marc Levy

 

VL3

 

NB : Vous verrez souvent apparaître une cotation de Valeur Littéraire des livres critiqués. Il ne s’agit en aucun cas d’une notation de qualité ou d’intérêt du livre mais de l’évaluation de sa position au regard de l’histoire de la littérature.

Cette cotation est attribuée par le rédacteur / la rédactrice de la critique ou par le comité de rédaction.

Notre cotation :

VL1 : faible Valeur Littéraire

VL2 : modeste VL

VL3 : assez haute VL

VL4 : haute VL

VL5 : très haute VL

VL6 : Classiques éternels (anciens ou actuels)


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A propos de l'écrivain

Sarah Hall

 

Sarah Hall est une écrivaine née en 1974 en Cumbrie (Angleterre). Elle vit en Caroline du Nord.

Le Michel-Ange électrique (Bourgois 2004)

Comment peindre un homme mort (Bourgois 2010)

 

A propos du rédacteur

Léon-Marc Levy

 

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Directeur du Magazine

Agrégé de Lettres Modernes

Maître en philosophie

Auteur de "USA 1" aux éditions de Londres

Domaines : anglo-saxon, italien, israélien

Genres : romans, nouvelles, essais

Maisons d’édition préférées : La Pléiade Gallimard / Folio Gallimard / Le Livre de poche / Zulma / Points / Actes Sud /