L’immontrable, Pauline Delabroy-Allard (par Gilles Cervera)
L’immontrable, Pauline Delabroy-Allard, Julliard, 269 pp, 21,50€
Sans image, cent
Nous avions déjà été secoué par le Ça raconte Sarah de Pauline Delabroy-Allard paru chez Minuit en 2018.
En janvier de cette année, chez Julliard, nul n’est parfait, apparaît le plus que parfait L’immontrable.
Comment critiquer un livre qui est un monument, s’attaquer à un sanctuaire, une épopée humaine, comment ne pas s’arrêter à un arrêt sur imageS ? Comment dire de ce qui a eu lieu, dont l’auteure dit de sa peau, de ses doigts, de ses yeux et surtout de ce peau-à-peau, de ce mot à mot, de ce mano a mano psychique qui ouvrent et ferment en même temps ?
Le dire. Surtout le lire.
Ce livre est un haut-parleur pour les muettes et les muets. Ces enfants jamais nés vivants, tout le temps morts sauf dans la tête éternelle de leurs parents ou dans le ventre lorsqu’ils bougent, donnent des coups de pied, s’agitent. Enfant de la grotte. De l’utérin.
Ce Mystère.
Pauline Delabroy-Allard nous mène du début à la fin de son livre par le bout du nouveau-né.
On s’attend de bout en bout de la lecture, en apnée, à voir, à découvrir, regarder la photo. Comme ça que ça se fait, on montre une photo, on sourit de la photo. Comme ça que c’est impossible car la photo s’intitule. : L’autoportrait des amoureuses au cadavre. Le discours sur la photographie est barthien, à la fois théorique, lié à l’argentique, exposition, cadre, fixation, chimie, développement jusqu’aujourd’hui, la possibilité de l’instantané, et à la fois ligaturé au mort.
C’est un livre de ma mémoire fissurée. Pendant l’été qui a suivi la venue au monde de Jacob, l’image de l’autoportrait existe, elle me torture, mais elle n’est pas encore révélée. Elle est là, en moi, tapie. Elle attend son développement.
L’écriture développe et réenveloppe. Elle remet Jacob moins dans le non-sens que dans l’âpreté du sens.
La photo fixe en face l’instant fini, la mort. Oui mais. Cela est théorique. Ici, non, la photo ne fixe pas, c’est fixé avant elle, sans elle. La photo est vouée à la faute.
Au défaut. Est-ce qu’on ne photographie pas toujours la mort ? Est-ce que la disparition n’est pas sa hantise brute, sa brutalité hantée ?
Ce livre pour celui dont on garde ou pas l’image.
Le lecteur sera-t-il ou non déçu ?
Le lecteur devient métaphysique si l’écriture l’est : elle l’est.
L’écrivaine est rusée et ce n’est pas que la ruse qui l’a fait nous mener vers ce rien, ce long rien du chagrin, ce lourd et terrible lien du vide non, ce n’est pas la ruse, mais la mort reptilienne et sauvage de l’enfant rêvé, conçu, aimé, nommé, sa mort médicale, protocolaire, juridique. Sa mort vue de l’extérieur.
Combien de petits bébés ainsi laissés à leur anonymat ?
Voyons la question sur le plan de l’écriture, l’intime est là et sur l’autre bord, cette cérémonie finale, tous les trois mois que l’AP-HP et le Père Lachaise organisent. Pour ne pas laisser tomber ces parents sans tombe.
Pour ne pas abandonner ces parents sans trace autre qu’un ventre qui s’est rempli, a parlé, ventriloqué et s’est tu.
Le Geste est celui que fait le médecin après un accouchement de plusieurs heures. C’est un Geste majuscule. L’auteure nous l’explique pour se l’expliquer.
Le livre est un livre où l’on voit l’invisible. Où on ne triche ni avec la rage ni avec le malheur qui y naît et ne s’y enferme pas. Ce qui m’a le plus frappée, c’est le langage en retrait, les phrases prudentes, les regards qui ne soutiennent pas les nôtres, ou trop peu.
Écrire est un geste contre le Geste. Vital d’écrire, vital de se relire, de se lire et de se relire et d’être lisible, lu.
L’écriture de Pauline Delabroy-Allard nous soutient dans l’insoutenable. On écarte les bras avec elle dans les pentes en vélo quand ça descend et qu’on peut crier la joie, la liberté, l’apesanteur et le déséquilibre aérodynamique de l’amour.
On suit les deux mamans dans leur épreuve. On colle son derrière aux chaises en plastique, on écoute sans comprendre les gens qui parlent en blues blanche, on ne comprend rien de ce qu’ils disent, alors ils répètent ou ils nous font passer dans le bureau d’à côté. On devient les amis et alliés comme il est conventionnellement dit. On suit les deux mamans dans la chambre jaune. On ouvre avec elles le tissu rêche, jaune aussi, qui leur est tendu dans lequel gîte et gît le cher petit morceau de chair qui n’aura donc jamais vu le jour.
Jamais ouvert les yeux sauf peut-être à l’intérieur.
L’auteure nous guide dedans.
Elle nous montre ce qu’enfanter le sans-parole veut dire. Ce que parentaliser peut faire. Quand c’est stoppé. Fatal destin. Quand c’est arrêté net par des mots que l’auteure appelle cailloux, les sigles qui technicisent, hygiénisent, dévitalisent : Le 11 août est arrivé. La date du terme. La date prévue d’accouchement, comme on dit dans le métier, la DPA, pour ceux qui aiment les cailloux. L’univers hospitalier est refermé sur son lexique abscons et ses protocoles qui codent pour le pire un enfant qui ne sera pas viable, pour une décision terrifiante qui appartient à toutes les catégories sauf celle du choix.
Reste la maternité de Georges de La Tour visible au Musée de Rennes.
On a pu découvrir la reproduction de ce tableau sur une grille autour de la cathédrale de Melbourne pour symboliser la période de Noël. C’est dire si l’œuvre est universelle et vibre jusqu’aux antipodes !
Pauline Delabroy-Allard nous le met en couverture. Cette petite carte postale achetée au Musée des Beaux-Arts de Rennes, 1, 50€ ! Posée en couverture sur une table rugueuse, stries du bois, patine des ans, rainure entre planche avec un bouquet avec deux fleurs, un œillet et une graminée jaune. La bougie qui dans La Tour éclaire de l’intérieur est ici un petit photophore discret.
La photo est le sujet de l’auteure.
Il est temps de savoir ce que je veux faire de cette image, si je veux la garder, la partager, m’interroger maintenant qu’une année est passée, sur ce qu’il me reste de cet instant capturé…/.. Jacob a été fixé dans une position impossible : entre la vie et la mort, entre la chair et l’abstraction, entre le corps et l’effacement.
Immontrable.
Sauf ce livre grandiose, un monument pas que funéraire, d’écriture.
Gilles Cervera
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