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L’homme qui écrivait les arbres, Jean Giono (par Charles Duttine)

Ecrit par Charles Duttine 16.06.26 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Folio (Gallimard), Roman

L’homme qui écrivait les arbres, Jean Giono, Editions Gallimard. Folio. Sagesses vertes, Avril 2026, 96 pages, 4€

Edition: Folio (Gallimard)

L’homme qui écrivait les arbres, Jean Giono (par Charles Duttine)

 

Au royaume des arbres

Il y a de multiples manières d'aborder l'œuvre de Giono. La nature en est une, avec les paysages de Haute-Provence, les collines, les grands espaces solitaires, la Durance et ses affluents, et enfin la présence des arbres. Pour ces derniers, il nous vient à l'esprit immanquablement sa belle nouvelle "l'homme qui plantait des arbres". On pense également à l'un de ses romans majeurs "Un roi sans divertissement" où tout commence autour de la figure majestueuse d'un hêtre. Ou encore, dans ses romans "Que ma joie demeure" ou "Le Chant du monde" dans lesquels les paysages forestiers donnent une impression de force immense où l’homme peut retrouver comme une forme de vitalité.

Et un petit bonheur de l’édition vient de nous être livré. Folio, dans sa collection « Sagesses vertes », rassemble quelques textes de Giono dans un ouvrage intitulé « L’homme qui écrivait les arbres ». L’ouvrage est composé de cinq textes, récits qui tiennent de l’essai ou de l’article de presse, écrits entre 1930 et 1960.

Il est donc question « d’écrire » les arbres. Il est vrai qu’il faut savoir les nommer. Un linguiste, Georges Mounin, expliquait en son temps qu’une langue est un prisme à travers lequel nous voyons le monde. Le citadin qui ne connaît que des « arbres » ne voit pas le monde de la même façon que le paysan qui reconnaît et distingue le chêne, le charme, le hêtre, l’aulne, le bouleau, le châtaignier, le frêne. Il faut ainsi voir Giono comme un écrivain-paysan qui sait nous parler de toutes les espèces d’arbres. A la liste préalable, il convient d’ajouter ceux qu’il désigne fréquemment dans cet opuscule, les yeuses, l’acacia, le « roi des gueux » comme il l’appelle, et surtout l’olivier, l’arbre « éternel », « grec », avec lequel il a « l’habitude de vivre en bonne compagnie ».

Dans son monde provençal, les arbres forment d’abord un décor. On relève par exemple cette belle image. Tout le long de la Durance qui a semé sur ses bords toutes sortes d’arbres, ils forment comme « une haie d’honneur ». Et dans l’étendue du pays, sur les vastes plateaux, ils créent des alignements, des perspectives ou bien ils s’exposent solitaires. Mais les arbres pour Giono composent bien plus qu’un simple cadre, ils sont vivants et marquent une présence quasi humaine et fraternelle. Parfois, « les arbres se taisent », on les voit aussi « dormir ». Ils disent la Provence, d’où cette sagesse toute gionienne de savoir les contempler, les connaître et les fréquenter. Leur dimension est de nature sacrée. Les oliviers, ces arbres majeurs, « sont comme des bulles de salive divine » ; ils « composent d’immenses temples silencieux et sombres ». Et, les arbres « accompagnent » quiconque est prêt à marcher des heures, seul avec lui-même, dans ce pays sauvage. Il ressent une joie, un équilibre, une paix incomparable à passer « des bras de l’amandier aux mains des tilleuls ».

On comprend dès lors qu’au-delà des arbres, Giono, dans cet opuscule, dit tout le lien charnel, profond presque sensuel qu’il entretient avec cette région. C’est d’ailleurs l’un des intérêts de ce livre que d’écrire cette relation avec la Provence qui ne relève pas de la connaissance intellectuelle, loin de là. « On ne peut pas connaître un pays par la simple science géographique » écrit-il. Seule une vieille façon convient, « la naturelle façon amoureuse de faire la connaissance des choses ». Foin de l’esprit de géométrie, c’est le cœur et la finesse qui parlent chez Giono. Et s’il est question de méthode, on retiendra « une lenteur dont il ne faut pas que je me sépare » écrit-il, ou encore de « jouir paisiblement », ou bien être un poète, un « vrai homme » qui sait avancer au pas de la nature.

Ainsi ce passage :

« Je vais à pied. Du temps que je fais un pas la sève monte de trois pouces dans le tronc du chêne, le saxifrage du matin s’est relevé de deux lignes, le buis a changé mille fois le scintillement de toutes ses feuilles ; l’alouette m’a vu et a eu le temps de se demander qu’est-ce que je suis, puis qui je suis ; le vent m’a dépassé, est revenu autour de moi, est reparti. Du temps que je fais l’autre pas, la sève continue de monter, et le saxifrage à se relever, et le buis à frémir, et l’alouette sait qui je suis et se le répète à tue-tête dans le cisaillement métallique de son bec dur ; et ainsi, de pas en pas, pendant que la vie est la vie et que le pays est un vrai pays, et que la route ne va pas à quelque endroit mais est quelque chose ».

Tout est extraordinairement vivant chez Giono, les êtres s’interpellent les uns les autres dans un élan bienveillant, surprenant et complice. Une forme de panthéisme lyrique. C’est un monde d’une étonnante variété, d’une présence diffuse et d’une féconde plénitude. Un univers fait d’opulences toutes simples. A nous de savoir saisir ces « vraies richesses » que nous suggère l’écrivain de Manosque. Elles sont comme une réponse poétique et morale à la violence du monde moderne, un antidote bénéfique à la médiocrité, au prosaïsme et à la sécheresse de ce que nous sommes parfois amenés à subir.

Ce petit livre comme tant d’autres chez Giono ne seraient-ils pas ainsi une réplique à la célèbre interrogation d’Hölderlin dans « Pain et vin »

« … et pourquoi des poètes en temps de détresse ? »

Charles Duttine


Jean Giono (1895-1970) nait à Manosque. Il découvre la littérature par les classiques avec émerveillement. Pendant la Grande Guerre, Giono passera quatre ans sous l’uniforme, dont deux ans sur le front dans les batailles les plus terribles. De retour au pays, il se plonge dans l’écriture. Ses premiers romans paraissent en 1929 (Colline, Un de Baumugnes, Regain), et le public fait bon accueil au lyrisme puissant de Giono. Assez rapidement, il peut vivre de sa plume. Au cours des années 1930, la guerre se profile à nouveau et Giono défend un pacifisme absolu, ainsi qu’une vie en harmonie avec la nature.

Refusant de se battre, il est incarcéré au début de la seconde guerre mondiale puis rejeté de la vie littéraire pendant quelques années. Après la guerre, Giono se consacre totalement à l’écriture et transforme son style en profondeur. Ses livres trouvent un public toujours plus nombreux (Un Roi sans divertissement, Le Hussard sur le toit), y compris à l’étranger où il est de plus en plus traduit.


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A propos du rédacteur

Charles Duttine

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Charles Duttine a enseigné les lettres et la philosophie, après avoir étudié à la Sorbonne où il fut notamment élève d’Emmanuel Levinas. Auteur de nombreux récits courts, dont Douze Cordes (Prix Jazz en Velay, 2015), il a publié deux recueils de nouvelles, Folklore, Au Regard des Bêtes et des récits romanesques Henri Beyle et son curieux tourment, L’ivresse de l’eau et Elle était faite pour un bouquet.

Sa dernière publication Une maison en ses murmures a paru aux Editions Versions Courtes.

Il publie régulièrement dans de nombreuses revues littéraires.