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L’épitaphe, Felix Macherez (par Charles Duttine)

Ecrit par Charles Duttine 04.05.26 dans La Une Livres, L'Arpenteur (Gallimard), Les Livres, Critiques, Récits

L’épitaphe/ Felix Macherez/ Editions Gallimard collection L’Arpenteur/ Mars 2026/ 152 pages/ 14€

Edition: L'Arpenteur (Gallimard)

L’épitaphe, Felix Macherez (par Charles Duttine)

Le charme grave des excipits

En déambulant dans un cimetière, qui ne s’est pas attardé, un jour ou l’autre, sur telle ou telle tombe et les épitaphes qui y sont gravées ? On peut être intéressé, surpris, interrogé par certaines d’entre elles ? Quelques-unes ont choisi la sobriété. Simplement un nom et des dates, d’autres optent pour une citation religieuse, littéraire, philosophique ou purement personnelle. Le roman de Felix Macherez « L’épitaphe », publié dans la collection L’Arpenteur chez Gallimard, se focalise étrangement sur ce dernier texte qui vient clore le parcours d’une vie et qui accompagne de nombreux gisants.

On suit un personnage, Cid Sabacqs, aussi curieux que peut l’être son nom, dans une quête tout aussi étrange. Ce Cid Sabacqs n’est pas particulièrement sympathique, mais le protagoniste central d’un roman doit-il nécessairement l’être ? On le présente comme vaniteux, il cultive avec réussite « l’hostilité générale » à son égard, crache sur le « sale petit bonheur des hommes ». Il a trente-trois ans, l’âge de la maturité et semble las de tout, fatigué de la vie et des autres. Celui qui semble être un disciple de Cioran promène une « maigre et hautaine figure » parmi ses semblables ; il vit de désenchantement, d’ennui et de langueur.

Et, histoire de jouer encore davantage au dandy, avec une insolente élégance, il s’habille d’un éternel manteau rouge. Il aime encore les femmes un peu laides, excessivement fardées. On nous dit enfin qu’il « baise énormément ». Voilà pour ce personnage, un solitaire amer, sceptique, détaché de tout et suprême dédaigneux.

On ne racontera pas toutes les tribulations de notre désenchanté. Mais après avoir tenté du suicide, il se lance dans sa grande affaire, trouver l’épitaphe parfaite qui ornera sa tombe. Ce sera pour lui une sorte d’illumination. « Ne pas laisser à la mort le mot de la fin, écrit-il, mais laisser aux mots le soin de révéler la signification de la fin, et à la fin la signification du sens des mots ». Puisqu’il a raté sa vie, autant réussir sa sortie. En plagiant légèrement le célèbre propos d’un personnage de Dostoïevski dans « l’Idiot », on peut se demander si la beauté littéraire d’une épitaphe sauvera sa vie.  Les mots pourront-ils réussir là où l’existence a connu des ratés ? Et, un des intérêts de ce livre est ainsi d’interroger le pouvoir de l’écriture, pouvoir fragile, incertain et dont quelques quidams pourraient douter.

« La littérature est une onde dangereuse, baroque, écrit le narrateur-observateur des faits et gestes de Cid Sabacqs, qui remue les profonds secrets de l’être, c’est sa vraie musique – tant pis pour ceux qui la rêvent bien élevée, objective, sans cri, sans joie mêlée d’angoisse. Dès lors, il ne s’agit plus que de ceci : trouver dans l’expression du mal une possibilité de beauté, fabriquer de l’ambiguïté, et substituer à l’économie bornée de l’utile celle, insensée, du salut ».

Notre aventurier du verbe ultime va procéder à différentes méthodes. Fréquenter quelques cimetières, celui du Montparnasse, celui pour chiens d’Asnières, ou encore celui plus secret et peu connu de Picpus, des sources d’inspirations possibles.  Il visite également une agence funéraire de Pompes funèbres ce qui donne lieu à une conversation des plus cocasses. De toutes ces pérégrinations, quelques épitaphes semblent pouvoir être fixées sur le marbre où il y a de tout ; par exemple du vaniteux « Ci-gît Cid : ce désespéré qui vous toise de là-haut », du mauvais goût « Parti pêcher à la ligne sur les bords du Styx », du conventionnel « Ci-gît Untel, parti trop tôt, mais jamais oublié », de l’humour noir avec une nuance de Rastignac « A nous deux, asticot ! ». Il finit par écarter toutes ces tentatives hasardeuses et tâtonnantes dont finalement on s’amuse.

Mais ce livre est-il fait pour amuser ? Un autre intérêt de ce récit est de placer l’idée de la mort au cœur de tout et de monologuer sans cesse avec elle. On sait la dimension et paradoxalement la « vitalité » de cette idée de la mort, comme le disait Paul Valéry, dans la pensée et les activités humaines. Faut-il comme le personnage de Cid Sabacqs vivre avec cette obsession, ce « murmure » incessant, cette « musique » continue, et ce « refrain » insistant ? On peut préférer l’élégance discrète et distante d’un Cocteau lorsqu’il disait : « Puisque ces mystères nous dépassent, feignons d’en être l’organisateur ». Ou encore suivre cette belle pensée de Vauvenargues dans ses Réflexions et maximes « Pour exécuter de grandes choses, il faut vivre comme si on ne devait jamais mourir ». Laissons la mort œuvrer et œuvrons de notre côté.

On se gardera bien de dire comment tout cela va finir, quelle épitaphe sera finalement choisie et ce qu’il va advenir de notre anti-héros. On laissera tout un chacun qui s’aventurera dans ce livre baroque et aux accents kierkegaardiens, de découvrir tout cela et de s’en accommoder.

 

Charles Duttine

 

Felix Macherez, né en 1989, a déjà publié Au pays des rêves noirs (Editions des Equateurs) et Les trois Pylônes (L’Arpenteur).


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A propos du rédacteur

Charles Duttine

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Charles Duttine a enseigné les lettres et la philosophie, après avoir étudié à la Sorbonne où il fut notamment élève d’Emmanuel Levinas. Auteur de nombreux récits courts, dont Douze Cordes (Prix Jazz en Velay, 2015), il a publié deux recueils de nouvelles, Folklore, Au Regard des Bêtes et des récits romanesques Henri Beyle et son curieux tourment, L’ivresse de l’eau et Elle était faite pour un bouquet.

Sa dernière publication Une maison en ses murmures a paru aux Editions Versions Courtes.

Il publie régulièrement dans de nombreuses revues littéraires.