L'éboulis de l'être, Georges Didi-Huberman (par Frank Aïdan)
Ecrivain(s): Georges Didi-Huberman Edition: Les éditions de Minuit
Lorsqu’il marche, le philosophe et historien de l’art, Georges Didi-Huberman, ne tarde jamais à penser. Dans son dernier livre, L’éboulis de l’être, alors qu’il est en route pour le temple d’Apollon Épikourios à Bassaé dans le Péloponnèse, il suffit de quelques lignes et dès le deuxième paragraphe du premier des cinq courts chapitres nommé Chemins qui mènent à l’éboulis, pour qu’il pense à Martin Heidegger (1889-1976) et à ses Chemins qui ne mènent nulle part (1950). Aussi à l’Origine de l’œuvre d’art (1935) du même auteur. Il commence alors par la description de la découverte par lui de cet ouvrage décisif (quand l’a-t-il lu ? les éditions successives) et enchaîne sur un croisement magistral. D’un côté, la marche vers le temple (chapitre premier), l’arrivée et la découverte de ce qu’il en reste sous la bâche destinée à le protéger de sa dégradation (deuxième et troisième chapitres), Heidegger aidant, un dégagement sur le temple grec en général, tout ensemble lieu de culte lato sensu et œuvre d’art (quatrième chapitre), enfin le départ du temple d’Apollon Épikourios au crépuscule avec le soir qui vient (dernier chapitre).
Et de l’autre côté, dans un savant tressage, Heidegger inscrit dans un triple rapport : à l’art, à la Grèce et à l’Allemagne. Le premier à travers le livre l’Origine de l’œuvre d’art (« « La mise en œuvre de la vérité, voilà l’essence de l’art » concluait donc Heidegger » (p. 18)). Ensuite, la Grèce découverte par le philosophe allemand en 1962 à l’occasion du cadeau d’anniversaire que lui fit son épouse mais décevante par avance dans sa contemporanéité à l’exception de l’île de Délos (« (...) mais c’est parce qu’elle était vide de toute société vivante - « île sauve », écrit-il alors, « refermant le secret de la naissance d’Apollon et d’Artémis » » (p. 45)), en réalité seulement intéressé par l’« « être-été » » de ce pays (p. 44). Enfin, lorsqu’il parle de la Grèce et du temple grec, Heidegger disserte encore et toujours, respectivement de l’Allemagne et du « peuple allemand » (p. 79). Où l’on croise le Heidegger exalté par l’irrésistible ascension du Troisième Reich avant que l’on soit confronté après la guerre à un touriste maussade et grognon qui pour donner le change (cf. sa conférence à l’Académie des sciences et des arts prononcée à Athènes le 4 avril 1967, La provenance de l’art et la destination de la pensée), n’a rien cédé de ses convictions profondes et intimes.
De l’éboulis du temple d’Apollon Épikourios à celui de l’être, il n’y a qu’un pas et Didi-Huberman, tout empreint de son gai savoir, le franchit allègrement. Il laisse alors Heidegger à ses ruminations et, dans le dernier chapitre, quitte donc le temple. Il se retrouve alors « en contrebas, dans un terrain parsemé de grands blocs à la dérive », au demeurant « un triste cimetière architectural, un pur signe de disparition » mais le philosophe et poète imagine « ces éboulis comme s’ils étaient animés d’un mouvement de fuite, infiniment lent, en ordre dispersé » (p. 101). Cela donne aussi l’une des quelques photographies de l’ouvrage et nous ramène à l’essence du travail de Didi-Huberman : l’image fixe montrée, dite, décrite et analysée jusque dans sa granularité la plus poussée et le mouvement, celui de l’être-là tout comme celui de la pensée. Incessamment, notre homme reprend la route sans jamais dédaigner les chemins de traverse.
Frank Aïdan
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