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l'Arbre aux secrets -5

Ecrit par Ivanne Rialland 24.04.11 dans La Une CED, Ecriture, Ecrits suivis, Chroniques Ecritures Dossiers

l'Arbre aux secrets -5

Chapitre VI


Rose revint le lendemain à la clairière, et le surlendemain. Mais pas de Victor. L’état de sa mère n’empirait pas. Il ne s’améliorait pas non plus. Quelquefois, elle restait prostrée des heures entières. Quelquefois elle chantonnait. Elle sortit même un peu dans le jardin. Un soir, elle prit de l’encre, du papier, un pinceau fin et se mit à dessiner comme avant. Comme avant. Cela paraissait si lointain à Rose. Mais avant, c’était quoi ? Il y a quelques jours, quelques semaines. Ou il n’y avait pas de « avant ». Le mal venait de plus loin. Toujours, le petit garçon grimaçant dessiné à l’encre de chine s’était caché sous les couleurs vives. Les cauchemars des nuits sous les rêves des jours. Sa mère avait vécu avec, jour après jour, repassant au petit pinceau en jaune, en vert et en rouge les feuillages sombres, les troncs noirs. Le renard caché dans la forêt, avec sa langue rouge, qui, tout à coup, pointait les oreilles et ne voulait plus rentrer dans son terrier.

Et ce fut encore le jour d’après, et Rose retourna dans la clairière, où cette fois Victor l’attendait.
— Tu n’es pas venu hier.
— Je ne t’ai pas dit que je viendrai tous les jours.
— C’est vrai. Mais je t’ai attendu.
Rose ne savait pas pourquoi elle avait dit ça, mais les joues de Victor devinrent roses de plaisir.
— Tu m’as attendu ?
Soudain soupçonneux :
— Pourquoi ?
— Pour jouer. Ou juste pour te voir. Tous les autres sont partis en vacances.
— Tu n’as pas vraiment le choix, alors.
Il n’avait pas dit ça d’un ton méchant, juste un peu mélancolique, comme s’il voulait dire qu’il comprenait ce que c’était, lui aussi, de n’avoir pas vraiment le choix. En effet, il devait comprendre. Il était bien de ceux qui restaient seuls dans un coin de la cour. Et peut-être parce qu’il avait des remords de ne pas être venu les autres jours, comme en gage d’une confiance qu’il ne devait pas accorder facilement, il lui demanda :
— Tu veux venir chez moi ?
Voyant qu’elle hésitait :
— Il n’y a personne. Mes parents ne sont pas là. On pourra jouer dans ma chambre. J’ai plein de trucs sympas.
« Trucs sympas » sonnaient faux dans sa bouche, comme une expression apprise par cœur. Mais Rose était curieuse et elle accepta, en se demandant ce que ce « truc sympa » pouvait signifier pour quelqu’un qui ressemblait à Victor. Elle le suivit donc sur un sentier qui menait vers la gauche, par rapport à celui qui menait chez elle, et elle s’enfonça dans une partie de la forêt qu’elle ne connaissait pas.
Les arbres, au début, étaient assez espacés, avec beaucoup de branches basses s’étendant par-dessus le chemin et se rejoignant un peu au-dessus de sa tête. La lumière du plein après-midi faisait de larges taches sur l’herbe du chemin. Très commode pour un jeune adolescent, il ne devait pas être très praticable pour un adulte qui aurait dû sans cesse écarter les branches lui fouettant le visage. C’était comme si la forêt, auparavant gênée par les promeneurs, s’était reconstituée au-dessus du sentier abandonné, ne laissant le passage qu’à son seul visiteur : Victor, dont en effet les cheveux effleuraient les branches les plus basses.
Peu à peu, les troncs se faisaient plus serrés et les fleurs plus rares, mais aussi, étrangement, plus éclatantes, brillant sur l’herbe comme des pierres précieuses, indépendamment, semblait-il, de la lumière du soleil qui ne parvenait plus qu’à peine jusqu’au sol. Rose pensa à l’histoire du Royaume perdu et aux dessins de sa mère. Elle frissonna, mais elle ressentait plutôt de l’excitation que de la peur.
L’aspect de la maison de Victor se révéla pourtant plutôt décevant. Après quelques minutes de marche encore à travers les broussailles, ils arrivèrent à un mur percé d’une lourde porte de bois, fermée par un simple loquet. Mais derrière cette porte mystérieuse ne s’étendait que le plus riant des jardins : une pelouse bien tondue, des parterres de fleurs aux couleurs vives, géraniums, marguerites, dahlias, des allées recouvertes de graviers et même une balançoire dont les montants de métal, d’une belle couleur verte, semblaient repeints de frais. Au fond du jardin, la maison était ancienne, faite de ces grosses pierres grises typiques de la région, mais bien entretenue, les cadres des fenêtres peints en blancs et décorées de géraniums roses et rouges. L’intérieur achevait de dissiper l’impression que la traversée des bois avait suscitée. La porte donnait sur une cuisine pimpante de bois clair, avec sur la table un gros bouquet de dahlias.
Victor avait dû voir la surprise de Rose et affichait un air boudeur. Il aurait sans doute aimé voir se prolonger chez Rose le trouble créé par la traversée des bois et poursuivre ainsi le jeu. Il ne voulut pas s’attarder dans la cuisine et entraîna Rose dans le couloir, vers l’escalier qui menait à l’étage. Rose s’arrêta un instant devant les fenêtres de l’entrée : le devant de la maison donnait sur une petite route au-delà de laquelle commençaient les champs. Elle s’étonna que la forêt s’arrête aussi brutalement au bord de la route, sans ce decrescendo d’arbustes et de buissons qui faisait office de lisière de son côté à elle. La route avait dû anciennement couper la forêt en deux, puis une moitié avait été abattue, brûlée, remplacée par ces champs de blés dont on ne voyait pas la fin et qui devaient aller jusqu’au village. Du haut du ciel, en réalité, la forêt qui lui paraissait si grande ne devait être qu’une petite tache verte au milieu de tout ce jaune. Victor l’arracha à ses rêveries en l’appelant du haut de l’escalier, impatient, grognon, presque en colère. Elle se retint de lui répondre, et monta lentement l’escalier.
La maison reprenait en haut des marches l’allure ancienne de sa façade. Le sol fait de tommettes semblait froid sous les pieds. En levant la tête, on voyait les grosses poutres sombres du toit. Ce devait être en fait une vieille maison à un étage dont on avait rendu le grenier habitable. La chambre de Victor était en effet mansardée. Elle n’était pas très grande, toute de bois sombre, avec une lucarne qui donnait sur la forêt.
— Où sont tes parents ? Ils travaillent ? demanda soudain Rose.
Elle avait posé la question sans arrière-pensée, mais Victor sembla la prendre très mal.
— En quoi ça te regarde ?
— Je pose juste la question, comme ça.
— Qu’est-ce qu’on t’a raconté ?
Victor était tout pâle et il serrait les dents. Rose ouvrait de grands yeux étonnés.
— Mais on ne m’a rien dit ! Je ne connaissais même pas l’existence de cette maison, ou de toi.
Victor, apparemment convaincu, se calma et commença à farfouiller dans une boîte. Rose, elle, s’étonnait encore plus. La maison de Victor n’était pas loin du village. Comment se faisait-il qu’elle ne l’avait jamais rencontré, ni lui, ni ses parents ? Ils devaient travailler à la ville et leur fils y aller à l’école. Peut-être en pension, dans un établissement privé. C’est pour ça qu’il ne connaissait aucun enfant ici. Pendant les vacances scolaires, peut-être que ses parents l’emmenaient à la mer, ou à la montagne. Ou à l’étranger. Elle rêvait. Puis, elle comprit et se mit à rire tout bas : les parents de Victor avaient tout simplement loué cette maison pour l’été. Rien de mystérieux là-dedans, rien du tout, des citadins ayant envie de calme, de forêt et de bon air, et un garçon qui s’ennuie. Comment avait-elle pu ainsi laisser courir son imagination ?
— Qu’est-ce qui te fait rire ? demanda Victor.
— Rien. Ou plutôt si : moi.
— Et qu’est-ce que tu as de drôle ?
— Tu ne comprendrais pas.
Au lieu de s’énerver comme elle s’y attendait, Victor replongea le nez dans sa mystérieuse boîte dont il finit par sortir un herbier et une autre boîte plus petite. Il ouvrit l’herbier, tournant lentement les pages. Rose, d’abord un peu déçue, fut vite fascinée. Elle avait tenu quelque temps un herbier, comme devoir d’école. Mais là, au lieu de la succession ennuyeuse de noms latins, Victor avait écrit le lieu, l’heure où il avait trouvé la plante et c’était chaque fois comme une petite histoire.
« 2 juillet – 10 h. Près du ruisseau aux grenouilles. La fleur rouge vif dans un seul rayon de soleil. Une grosse libellule se pose, la fleur se courbe, la libellule s’envole, la fleur se détend, je reçois, juste sur le nez, une goutte d’eau ».
On pouvait voir la fleur-catapulte, fanée, devenue d’un rose soutenu, les pétales transparents et craquants comme du papier bible.
Page après page, c’était comme un journal intime de la forêt. Rose y retrouvait sa propre vie, saison après saison, l’émotion des premières fleurs en lisière de la forêt, les perce-neiges et les primevères, la saveur âcre des coucous, la fadeur de l’aubépine, les lianes des clématites, tressées selon les besoins du jeu et les humeurs en diadème de fée ou en fouet de chasseresse — elle imaginait Victor fouettant à travers la forêt des chevaux enchantés, tour à tour prisonnier de ces liens magiques ou vainqueur, traînant après son char le tyran déchu. Et puis entre les jeux ces moments de calme, véritablement magiques, qui berçaient ensuite le sommeil, où le soleil joue sur la terre du sentier, où l’on respire simplement l’air mouillé, où l’on observe la progression d’une chenille, où, accroupi, les membres pleins de crampes et de fourmis, on espère voir la queue de l’écureuil un instant entraperçu.
Tous ces riens, qui n’étaient qu’à peine des souvenirs, plutôt une brume d’impressions qui auréolait pour Rose le mot forêt et formait son amour pour elle, Victor, en quelques mots griffonnés d’une écriture un peu bancale sur la page, savait les évoquer et la fleur, la feuille, le brin de mousse séchés, collés, au-dessus, en reprenaient une drôle de fraîcheur.
Rose feuilleta ainsi l’album longtemps, sans rien dire, fascinée. Victor la regardait, l’air un peu inquiet, interrogateur, sans qu’elle y prenne garde. À la fin, Victor n’y tint plus et dit, de sa voix sèche :
— Alors ?
Brusquement sortie de sa rêverie, Rose lui répondit sur le même ton :
— Alors quoi ?
— Mon herbier. Il te plaît ?
Rose, un peu plus tôt, aurait voulu pouvoir lui dire tout son émerveillement, son émotion, mais elle était maintenant mécontente, blessée, elle ne savait trop pourquoi, par ces questions. Elle dit : « c’est joli », et referma l’album, en sentant obscurément que ces mots étaient les plus offensants, plus que n’importe quelle critique. Dans cet album, il avait mis tous ses moments heureux, sa rêverie, ses errances, et elle lui disait : « c’est joli », comme on dit de ces tableaux au point de croix que les vieilles tantes et les petites filles bêtes vous offrent pour votre anniversaire. Rose regretta tout de suite ces mots et se mordit les lèvres en regardant, figée, le visage de Victor devenir tout blanc. Ses mains tremblaient quand il rangea l’album dans sa boîte, mais il feignit l’indifférence et demanda, d’une voix qu’il forçait au calme :
— À quoi tu aimerais jouer ?
Le ton, cérémonieux, glaça Rose. Elle répondit, du bout des lèvres : « choisis, toi », mais à ce moment, une porte claqua et Victor ne l’entendit pas. Il s’était dressé, les poings serrés, vibrant comme une corde. Il s’écria :
— Ce sont eux.
— Tes parents ? demanda Rose, surprise et effrayée.
— Les maîtres du château !
Rose écarquilla les yeux, stupéfaite. Des pas faisaient grincer l’escalier.
— Cache-toi, cache-toi !, cria Victor, soudain affolé. Il ne faut pas qu’ils te trouvent ici !
Il poussait Rose muette de surprise vers un placard à vêtements dont il referma la porte à la volée.
— Pas un bruit, pas un bruit, lui dit-il encore, et Rose entendit la porte de la chambre s’ouvrir doucement.
— Tout va bien, mon chéri ?
C’était une voix de femme, douce, mais lasse, très lasse. Elle continuait, sans que Victor ne répondît que par des grognements.
— Tu as bien joué aujourd’hui ?
—…
— Tu t’es promené dans la forêt ?
— …
— Il fait si beau… Mais ton père est si faible…
Elle soupira.
— Encore de nouveaux médicaments, de nouvelles drogues… Enfin, l’air, ici, semble lui faire du bien. Nous allons rester encore. Jusqu’à ce qu’il ait repris des forces… Qu’il soit guéri, qui sait ? Pour le collège, nous t’inscrirons ici à la rentrée. Tu y seras très bien. Tu verras.
Et après un silence : « Ne fais pas cette tête ! Tu sais que c’est difficile pour moi. Je suis si fatiguée… Et ton père… Tu devrais comprendre.
— …
— Bon. Il faut que je descende voir ton père. Ne fais pas de bruit surtout. Sois bien sage, bien sage.
La porte se referma doucement, les pas redescendirent l’escalier. La chambre resta silencieuse.
Au bout d’un moment, Rose poussa la porte du placard et sortit. Victor était debout devant la fenêtre et regardait la forêt. Comme elle dans le grenier, au-dessus de sa mère malade. Chacun de son côté de la forêt. Rose se sentit envahie d’une grande tristesse, mais d’une tristesse douce, qui allégeait son angoisse, qui dissipait un peu cette boule dure dans sa poitrine qui lui faisait mal dès qu’elle pensait à sa mère. Elle s’approcha de Victor et regarda, à côté de lui, les arbres, le feuillage, la forêt.
Au bout d’un temps ni long ni court, au bout d’un temps au dehors du temps, Victor secoua la tête comme s’il sortait d’un rêve et dit tout bas :
— Il ne faut pas faire de bruit.
Rose répondit, tout bas également : « Je sais. Il ne faut pas faire de bruit ».
— Parce qu’ils sont en bas. Chut.
Elle répéta : « Chut ». Le silence retomba à nouveau. Victor répéta encore : « Chut ». Rose comprit alors qu’il ne s’agissait plus de la maladie de son père, de ce drame réel qui se jouait en bas, sous leurs pieds, mais que c’était le jeu. Le Jeu. Le Grand Jeu qui était, tous les jours, la vie de Victor.

 

Ivanne Rialland

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Rédactrice


Ivanne Rialland est écrivain et chercheur.

Elle travaille notamment sur l'écrit sur l'art au XXe siècle et sur le récit surréaliste.

Agrégée de lettres, elle enseigne à l'heure actuelle à l'université de Versailles-St Quentin en Yvelines.

Elle a publié deux romans chez Alexipharmaque, C (2009) et Pacific Haven (2012)