L’Ami de Dieu de l’Oberland, Lettres aux Amis de l’Île-Verte (1363-1381) (par Gilles Banderier)
L’Ami de Dieu de l’Oberland, Lettres aux Amis de l’Île-Verte (1363-1381), traduit du moyen haut-allemand et présenté par Jean Moncelon et Heidi Schäfer, Paris, Arfuyen, novembre 2025, 152 pages, 16, 50 €.
Parmi les lieux qui ont façonné la civilisation européenne, pour le meilleur comme pour le pire, on évoque en général des cités : Jérusalem, Athènes, Rome – métonymies d’apports inestimables. On néglige cependant d’autres lieux, non plus des villes, mais des fleuves : le Rhin, de Bâle à Rotterdam ; le Danube, de Passau à Vienne, voire au-delà. Toujours semblables et toujours différents, à la fois frontières et lieux de passage, ils séparent et relient en même temps, charriant au long des siècles idées, marchandises et décombres. Il existe une civilisation des fleuves – et des villes – qui en parsèment le cours.
Fondées voici plus de cinquante ans, les éditions Arfuyen ont publié, entre autres, plusieurs volumes de traductions rendant accessibles au lecteur francophone les textes plus ou moins importants de ce courant que l’on a appelé la « mystique rhénane », écrits contemporains des grandes cathédrales gothiques. Un nouveau titre rejoint aujourd’hui le catalogue, un ouvrage aussi fascinant que mystérieux.
Que faut-il entendre par ce dernier qualificatif ? Que contrairement à Henri Suso, Jean Tauler ou Maître Eckhart, « l’Ami de Dieu de l’Oberland » est resté dans l’ombre, ce qui lui convenait très bien. Il n’est connu (très relativement) que depuis le XIXe siècle, grâce aux travaux de Charles Schmidt (1812-1895). On ne chantera jamais assez les louanges de ces probes découvreurs et éditeurs consciencieux de textes oubliés, en l’occurrence parmi des manuscrits des Archives départementales du Bas-Rhin. Le double intérêt de Charles Schmidt pour la religiosité médiévale et l’histoire de l’Alsace était comblé, puisque l’Île-Verte dont il est question est un site strasbourgeois, qui abrite aujourd’hui, dans les murs d’une ancienne commanderie des chevaliers de Saint-Jean, l’Institut national du Service Public (anciennement ENA). Au cours des siècles, ce bâtiment, comme la plupart des édifices vénérables, connut des destinations contrastées : couvent, commanderie, prison municipale, … À l’époque où se situent les textes rassemblés dans ce volume, au XIVe siècle donc, l’ensemble avait été acheté par un personnage qu’on croirait sorti d’un conte de Boccace, un riche marchand (comme le fut peut-être le père de l’Ami de Dieu), Rulman Merswin (1307-1382), venu ou revenu à Dieu à la quarantaine et voulant mener son existence en accord avec sa foi, sans s’astreindre à prononcer des vœux monastiques. Son idée fut de fonder une communauté choisie permettant à des individus disposant d’une fortune personnelle (ils devaient en effet subvenir à leurs besoins et être en mesure d’exercer la charité) de mener une vie chrétienne. Nous sommes proches du modèle du béguinage. Mais un laïque, si sincère et fervent fût-il, ne pouvait se passer d’un directeur de conscience et ici intervient le personnage mystérieux (à tel point qu’on a mis en doute sa simple existence, en se demandant si Merwin ne se serait pas écrit à lui-même) nommé ou plus exactement surnommé « l’Ami de Dieu de l’Oberland ». Nous avons conservé, grâce à Rulman Merswin, vingt lettres écrites depuis son ermitage en Suisse. Entre cette retraite dans les montagnes et Strasbourg, il y avait Bâle et un réseau de monastères offrant le gîte et le couvert aux messagers chargés d’acheminer les missives en toute discrétion.
Le lieu où l’Ami de Dieu avait installé son ermitage fut longtemps un mystère. On sait aujourd’hui qu’il se situait près du village d’Entlebuch, dans le canton de Lucerne, au centre de la Suisse ; un endroit à la fois loin du monde et relativement proche des grandes routes, permettant à l’Ami de Dieu de voyager à la rencontre d’autres Amis, dans une Europe parcourue par les épidémies de peste, les pogromes (Strasbourg n’échappa ni à ceux-ci, ni à celles-là), les sectes hérétiques, et frappée par le Grand Schisme brillamment évoqué par Jean Raspail dans L’Anneau du Pêcheur. Même s’il serait inexact de ranger les Amis de Dieu parmi Les Fanatiques de l’Apocalypse auxquels Norman Cohn a consacré un livre célèbre, la perspective eschatologique n’est pas absente (« En revanche, si nous n’y prenons pas garde, la situation pourrait bien conduire à la plus grande catastrophe depuis l’époque de Noé. Personne ne pourra y échapper, et les gens seront paralysés par la peur », écrit l’Ami de Dieu le 18 février 1379 – p. 108). On a raison de voir dans ce mouvement des Amis de Dieu, qui agissait en dehors des structures ecclésiales, un précurseur parmi d’autres de la Réforme, même si Luther n’en avait probablement jamais entendu parler. Outre qu’elles constituent un document important pour l’histoire religieuse de l’Occident médiéval, certaines lettres, comme celles des 1er avril 1377, 16 avril 1379 et 4 avril 1380, qui relatent des rêves, des visions et des apparitions, montrent également la difficulté à transcrire avec des mots les expériences mystiques ou surnaturelles.
Gilles Banderier
L’Ami de Dieu de l’Oberland aurait été le fils d’un riche marchand d’une ville qu’on a identifiée à Coire ou à Bâle. Après une vie de dissipation, une vision l’amena à vendre ses biens et à se consacrer à la charité dans un quartier pauvre de sa ville natale, avant de fonder une société d’« Amis de Dieu ».
- Vu: 200

