Julie Brafman, Yann dans la nuit (par Gilles Cervera)
Julie Brafman, Yann dans la nuit, éd Flammarion312 pp, 21€
Vivre Duras. Penser Duras. Écrire Duras. Marguerite Duras ! En un mot comme en cent, aimer Duras !
Et, pour ce faire, on le peut aujourd’hui, passer par la bande, prendre le périphérique, les biographies nombreuses ou lire le dernier livre de Julie Brafman, bien connue des lecteurs de Libé, et auteure de son premier livre Yann dans la nuit.
La périphérie est le centre, par moment, dont Yann Andréa serait la jonction.
Une créature ? Un personnage ? Un homme en chair et en os ? Qui ?
Yann Andréa est le sujet à part entière de Julie Brafman.
Un peu par hasard, elle le dit dans ce livre subtil où elle nous dit d’elle aussi, de son approche journalistique et littéraire, de ses tâtonnements dans la nuit de Yann, de lui, ce breton exilé en Normandie, cet amoureux fou des lettres. Des lettres à et de Duras.
Il aurait pu encore griffonner comme ces deux lycéens de Bordeaux, sur une feuille toute simple, toute blanche : « Vous vous demandez peut-être pourquoi nous écrivons à un écrivain de renom. C’est simple, il n’y a pas trente-six-mille personnes à qui écrire pour recevoir une réponse intelligente ».
Nous ne sommes pas de la génération de l’auteure. Nous avons découvert Duras au fur et à mesure des livres qu’elle écrivait. Nous pourrions être Yann Andréa ! Nous devrions l’être si nous n’avions pas été si godiches à lire les livres du début à la fin sans prendre feu à l’intérieur. Donc, nous le jalousons, Yann Andréa ! Nous n’avons pas fait le pied de grue devant les Roches noires, nous n’avons pas adressé à l’écrivaine folle de mots nos propres mots fous d’elle ni hanté les cinoches borgnes où passait India Song en présence de l’écrivaine grognonne en butte à la mocheté des lieux improbables, au manque d’alcool et les débats qui suivent, pénibles et tellement improbables aussi.
Yann y était.
Yann la poursuivait.
Yann transfusait. Yann a forcé la porte et la porte s’est ouverte. Le corps de Duras, le sexe de Duras, la folie Duras, la chienne Duras, son mépris, ses alcoolisations outrancières, ses nuits démentes, ses délires dont Yann est l’alpha et par moment l’oméga.
Yann s’est calciné.
Sauf que ça, on le savait déjà et Julie Brafman reprend la visite à zéro. Elle détaille, elle retourne le papier, cherche sous l’encre le vin et dans la déréliction la dilection. Julie Brafman, on l’a dit, est journaliste.
Elle enquête sur Yann Andréa dont le nom est Lemée. Un breton de Saint-Brieuc ou sa région. Julie Brafman rencontre la sœur de Yann exilée dans le sud. Ceux qui ont soutenu Yann Andréa dans ses dérives diogéniques, sa solitude lyrique, ses ardoises au Dôme ou à la Coupole. Yann Andréa ou l’écrivain (presque) sans livre. À deux ou trois près dont il lui est fait reproche, à notre avis à tort, d’être encore et toujours du et de Duras.
Il y a un poète qui ne plagie pas car il pourrait ne rien écrire et ce rien serait l’œuvre, ce rien serait poétique. Lui dont l’œuvre est un météore serait l’œuvre de Duras. Un livre-homme dont on comprend que la cohabitation avec le fils de Duras se paye devant notaire en succession foireuse !
Il aurait été du vide, du rien, du Beckett or il a vécu. Il voulait être l’air et le néant or il fut piéton de la rue Saint-Benoît. Yann ou le dandy suranné.
J’ai beau connaître l’issue, avoir tenu la feuille au grain épais qui certifie qu’il va mourir seul, chez lui, un jour non établi de juillet 2024. J’ai beau avoir tourné les pages au grain épais d’Ainsi, dédié à son frère Gérard et qui commence par « tout pourrait s’arrêter ici », je ne peux m’empêcher d’espérer.
L’enquête commence avec la découverte par Julie Brafman du bon film de Claire Simon, Vous ne désirez que moi, retraçant le fameux entretien entre Yann Andréa et Michèle Manceaux. Swann Arlaud joue Yann Andréa et Manceau est incarnée par Emmanuelle Devos. Personne n’incarne Duras, l’inincarnable, sauf une ombre floue derrière la vitre, un vague flottement dans la voix de Swann Arlaud/Andréa ou les pénibles bips d’un téléphone que Duras qui exècre l’éloignement de l’amant bipe compulsivement.
L’amant est magnifique.
L’amant est intouchable.
L’amant touche, caresse, et toute la sensualité de la maladie de la mort se charge du regard, de l’impossible geste de l’amant car l’amant a aimé Roland Barthes tellement, il aime les hommes alors que Duras déteste Roland, évidemment. Il a critiqué Robbe-Grillet et pas un seul mot sur elle !
En juin 1977, la communauté des barthésiens avait vu débouler au bras du maître (RB) un jeune Caennais de 25 ans, timide et discret, qui ressemblait un peu à Peter Handke.
Yann Andréa ressemble (ses moustaches), son ombre est plus célèbre que lui !
Pourtant, dans les archives du colloque de Cerisy, il ne restait pas la moindre trace de son passage. Son nom ne figurait pas dans la liste dactylographiée des participants.
Autant mystérieux d’amant que d’amante !
L’enquête se poursuit dans une chambre chez la sœur dont un placard contient les lettres d’éditeurs, d’amis, tous documents que l’auteure inventorie, douleur comprise et, entre les lignes, la joie. Julie Brafman épluche les carnets de Yann, ses journaux infinis de menus, de notes de restaurant, de courses à faire, ses mentions du chaud ou du froid, l’inutile et le restreint, les milles petits riens, la somme de ses jours qui n’en finissent pas.
Encore un détail ?
« Vous savez, il ne portait pas de chaussettes.» L’auteur de conclure : Ils ont gardé le souvenir de l’absence.
L’amant est sacrificiel. Entendre ici chaque syllabe au sens plein : ça, cri, fils et ciel comptent !
Le livre de Brafman tresse les destins dont le sien. Elle joue du grand, la grande Duras toute petite et tassée, jupe à carreaux et gilet improbable, et l’infinitésimal Yann, abstrait, vide et tellement existant d’inexistence. On fait connaissance avec Julie elle-même, ni grande ni petite, auteure de ce beau premier récit.
Gilles Cervera
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