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J.M.G. Le Clézio, militant de l’interculturel (Essai), Issa Asgarally (par Patryck Froissart)

Ecrit par Patryck Froissart le 08.09.22 dans La Une CED, Les Chroniques, Les Livres

J.M.G. Le Clézio, militant de l’interculturel (Essai), Issa Asgarally, Editions Le Printemps, 2020, 83 pages

J.M.G. Le Clézio, militant de l’interculturel (Essai), Issa Asgarally (par Patryck Froissart)

 

Issa Asgarally, ami de JMG Le Clézio et exégète régulier de son œuvre, livre en cet essai une intéressante et pertinente analyse d’un des fondements spécifiques de l’écriture du lauréat du Prix Nobel, à savoir la récurrence de sa vision particulière, militante, de l’interculturel. L’origine de cette posture de l’interculturalité comme pilier de l’humanisme est d’abord familiale, ensuite conjugale. Le Clézio, né à Nice dans une famille d’origine mauricienne, cumule dès l’enfance la double culture créole et française. Tout jeune, JMG rejoint son père, médecin anglophone de nationalité britannique, au Nigéria, où il appréhende les cultures locales (L’Africain). Plus tard, il marchera, à Rodrigues, sur les traces de son grand-père mauricien, chercheur d’or, et se plongera dans l’environnement créole de cette île isolée (Le Chercheur d’or, et Voyage à Rodrigues).

Par ailleurs, par l’entremise de son épouse marocaine Jemia, et en sa compagnie, il part sur la piste des origines de sa compagne avec qui il partage un temps « le quotidien des Aroussiyine », dans l’extrême-sud du royaume, dans cette région aride et rude nommée Seguia El Hamra (Gens des nuages et Désert).

Tout naturellement, dans le contexte spatio-temporel de cette histoire familiale, Le Clézio lui-même devient précocement et reste un éternel voyageur, non pas tel un visiteur qui passe, mais tel un découvreur, un humaniste positivement curieux, qui s’installe, qui séjourne, longuement, ici puis là, qui prend le temps d’appréhender, de comprendre les cultures au sein desquelles il en vient à se fondre, à s’en imprégner et à les intégrer dans sa vision globale du monde : celles de l’Afrique et du Maroc dans lesquelles il a passé de longues périodes, celles, amérindiennes, d’Amérique du Sud et du Mexique où il a longtemps résidé, celles, asiatiques, en particulier de cette Corée où il a vécu également, et celles, cosmopolites, des Mascareignes dans lesquelles il vient régulièrement rechercher et retrouver les racines de son arbre généalogique dont de multiples branches locales partagent toujours son patronyme.

Exploitant ces diverses pistes, ces itinéraires complexes, Asgarally les confronte d’une part à l’œuvre littéraire qu’il connaît intimement, qu’il a souvent analysée, commentée en critique éclairé, d’autre part aux nombreux discours publics de Le Clézio et au contenu des colloques, conférences et émissions radiophoniques et télévisuelles auxquels l’écrivain prolifique a participé. Il en tire une douzaine de constantes :

– la récurrence de ce qu’il appelle « rapprochements », que sont les réminiscences, comparables à la madeleine proustienne, dans le fil des écrits de JMG, réminiscences survenant au hasard des voyages et rapprochant des lieux fréquentés à des époques parfois lointaines l’une de l’autre ;

« Parfois je marche dans les rues d’une ville, au hasard, et tout d’un coup, en passant devant une porte au bas d’un immeuble en construction, je respire l’odeur froide du ciment qui vient d’être coulé, et je suis dans la case de passage de Abakaliki… ».

– l’importance de l’interculturalité en lieu et place de la confrontation des cultures pour espérer voir un jour disparaître les guerres. A noter qu’Issa Asgarally est lui-même l’auteur d’un ouvrage intitulé L’interculturel ou la guerre, préfacé par Le Clézio ;

– les dérives potentiellement conflictuelles des revendications identitaires (avec évidemment des références aux Identités meurtrières d’Amin Maalouf)

– une tendance assumée à tenter de déconstruire l’histoire officielle, dominante, comme dans cet autre livre de Maalouf : Les Croisades vues par les Arabes. Asgarally cite des extraits de cet essai dans lequel JMG renverse la vision européenne de la conquête des Amériques : Le rêve mexicain ou la pensée interrompue

– une opposition affirmée aux théories de Samuel Huntington sur l’avènement inéluctable d’un Choc des civilisations.

« Je ne crois pas à l’affrontement. Je déteste Huntington et sa théorie du choc des civilisations […] Je ne crois pas qu’il y ait ‘nous’ et ‘les autres’, le monde occidental d’un côté et, de l’autre, une sorte de monde barbare, à l’affût de la moindre de nos faiblesses ».

– l’enrichissement culturel personnel et les conséquences humanistes bénéfiques qui découlent de vraies « rencontres » avec l’autre, toute velléité jetée aux orties d’imposer à cet autre ce dont on est culturellement porteur ;

– la volonté délibérée de traverser/transgresser, pour finalement les abattre, les frontières socio-culturelles ;

– dans le domaine particulier de la philosophie, le souci répété d’une ouverture, dans les universités occidentales, aux philosophies orientales, arabes, asiatiques, amérindiennes, afin de sortir du vase certes important mais fermé et exclusif de l’héritage grec ;

– une passion fortement exprimée pour l’interculturalité cinématographique, sans exclusive aucune (par exemple un intérêt déclaré pour le cinéma bollywoodien)

– la mise en parallèle de cultures paraissant a priori n’avoir aucun trait commun, par exemple en « ré-unissant » entre elles l’île Maurice et l’île de Jeju (Corée) ;

– la nécessaire intégration de l’interculturel dans l’enseignement ;

– enfin et par-dessus tout, l’importance fondamentale de la littérature mondiale dans l’appréhension du multiculturalisme et de l’interculturel.

En conclusion, on ne peut que constater qu’Issa Asgarally marche dans l’œuvre de Le Clézio en absolu connaisseur des lieux et des faits. Cet essai pourra être fort utile, certes, aux étudiants en littérature ayant à entrer et à évoluer dans l’univers Le Clézien, et sera aussi pour tout amateur des écrits de JMG d’une lecture propre à lui apporter un éclairage érudit sur les traits fondamentaux d’une œuvre monumentale.

 

Patryck Froissart

 

Issa Asgarally, né à Port-Louis, Ile Maurice, est docteur en Linguistique de l’Université Paris V-René Descartes, professeur à l’Institut de l’Education de Maurice, présentateur du magazine littéraire Passerelles à la télévision mauricienne, directeur de publication de Italiques, magazine des livres, coordinateur du Prix littéraire Jean-Fanchette de la Mairie de Beau-Bassin/Rose-Hill.

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A propos du rédacteur

Patryck Froissart

 

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Patryck Froissart, originaire du Borinage, a enseigné les Lettres dans le Nord de la France, dans le Cantal, dans l’Aude, au Maroc, à La Réunion, à Mayotte, avant de devenir Inspecteur, puis proviseur à La Réunion et à Maurice.

Il a publié : en août 2013, Les bienheureux, un recueil de nouvelles (Ed. Ipagination), Prix Spécial Fondcombe 2014 ; en janvier 2015, La divine mascarade, un recueil de poèmes (Ed. iPagination); en septembre 2016, Le feu d'Orphée, un conte poétique (Ed. iPagination), troisième Prix Wilfrid Lucas 2017 de poésie décerné par la SPAF ; en février 2018, La More dans l'âme, un roman (Ed. Ipagination); en mars 2018, Frères sans le savoir, un récit trilingue (Editions CIPP); en avril 2019, Sans interdit (Ed. Ipagination), recueil de poésie finaliste du Grand Prix de Poésie Max-Firmin Leclerc ; en février 2020, La Fontaine, notre contemporain, réédition de l’intégrale des Fables, annotées, commentées, reclassées par thèmes (Ed. Ipagination) ; en mars 2020, Le dromadaire et la salangane, recueil de tankas (Ed. franco-canadiennes du tanka francophone) ; en avril 2020 : L’occulte poussée du désir, roman en 2 tomes (Ed. CIPP) ; en 2021 : Li Ann ou Le tropique des Chimères (Editions Maurice Nadeau)