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Jésus-la-Caille de Francis Carco (par Patrick Abraham)

Ecrit par Patrick Abraham 02.07.26 dans La Une Livres, Bouquins (Robert Laffont), Les Livres, Critiques, Roman

Francis Carco, Romans, édition établie et présentée par Jean-Jacques Bedu et Gilles Freyssinet, Robert Laffont, coll. « Bouquins », 2004, 1230 pages, 31 euros

Edition: Bouquins (Robert Laffont)

Jésus-la-Caille de Francis Carco (par Patrick Abraham)

 

On entre avec aisance dans Jésus-la-Caille, premier roman publié en janvier-février 1914 dans Le Mercure de France d’Alfred Vallette et Rachilde par Francis Carco qui deviendra ensuite, à l’instar de son presque exact contemporain Pierre Benoit, un écrivain à succès. L’efficacité narrative, la manière dont les principaux personnages sont introduits (Jésus-la-Caille, Pépé-la-Vache, le Corse, Fernande…) et dont l’intrigue est nouée (arrestation et emprisonnement de l’« homme » de la Caille, Bambou) rendent la lecture plaisante. On s’aventure dans un milieu (celui, montmartrois, des souteneurs, des « pierreuses » et des « jésus ») pour nous, à cent douze ans de distance, exotique. Il y a un dépaysement propre à provoquer la songerie, voire la nostalgie.

Une gêne, une frustration qui n’est pas tout à fait une déception apparaissent toutefois, cette visite des quartiers interlopes circa 1910 prenant vite un aspect « muséal ». On retrouve les contradictions du pittoresque (social et historique en l’occurrence) en littérature : il charme d’abord puis lasse par manque de profondeur, de consistance.

On a l’impression que Carco, qui avait pourtant avec ses années de bohème et ses sympathies pour les arsouilles une fine connaissance des classes dangereuses, visait déjà, en 1914, moins à l’authenticité sociologique qu’à la satisfaction d’un esthétisme « bourgeois » ; bref, que cet exotisme, captivant mais superficiel, est intrinsèque à l’œuvre et non produit par l’écart temporel. L’emploi constant de l’argot dans les répliques accentue ce sentiment.

On comprend par ailleurs que le titre fonctionne comme un leurre, sans que l’auteur l’ait nécessairement prémédité. Les infortunes du flexible et ambigu la Caille (est-il « vraiment » homosexuel ? le sait-il bien lui-même ?) ne constituent que le sujet trompeur du récit dont le centre se situerait dans une réalité beaucoup plus sordide et pathétique : celle de la prostitution (féminine) de rue. À l’opposé des lorettes romantiques, des courtisanes balzaciennes et des cocottes proustiennes, Fernande et ses camarades sont des rôdeuses nocturnes soumises en permanence au harcèlement de la police des mœurs et à la violence mécanique de leurs « macs » qui n’hésitent pas, si le gain en vaut la peine, à les vendre et à les expédier sur des trottoirs sud-américains. Dans les dernières lignes, Fernande, contre toute attente, décide d’endosser le meurtre de Pépé-la-Vache par loyauté absurde envers le Corse, le véritable assassin, qu’elle n’aime pas, tandis qu’elle aime la Caille sans espoir de réciprocité. Héroïne sacrificielle, elle acquiert une épaisseur qui manque aux autres personnages, la Caille inclus, et nous fait passer (mais trop tard ?) du roman populiste à la tragédie.

Les mérites de Jésus-la-Caille ne se sont pas tous évaporés en 2026. Pour parler comme Arletty, Carco reste un peintre envoûtant d’atmosphères : chaussées mouillées où se reflètent les réverbères ; brouillards vespéraux dans les rues étroites ; enseignes clignotant sous la pluie ; façades frileuses d’hôtels ; louches bistros. Les épithètes qui qualifient plusieurs personnages (« minces » ; « blêmes » ; « pâles ») et les transforment en ombres furtives bientôt englouties par la nuit annoncent non seulement Carné mais aussi Modiano. Lire ou relire le roman non comme une restitution fidèle du Paris homosexuel de la Belle Époque finissante ou une plongée dostoïevskienne dans les bas-fonds mais comme une dérive onirique à travers le Montmartre de l’immédiat avant-guerre, y distinguer une poétique de la grisaille et de la ténuité qui continue à troubler permet de mesurer la force limitée mais intacte de la prose de Carco.

Une comparaison éclairante avec le Genet de Notre-Dame-des-Fleurs et de Journal du voleur s’impose ici et révèle la frontière séparant le voyeur prudent du poète-voyou qui habite (ou a habité) le monde qu’il a créé. Le halo brumeux qui enveloppe éphèbes équivoques et apaches dans Jésus-la-Caille les maintient à distance et préserve le confort du lecteur-consommateur : on frissonne, mais on frissonne sans risque. Chez Genet, dont le regard refuse toute esthétisation rassurante, « marles » (Stilitano et Armand dans Journal du voleur) et « tantes » (Divine dans Notre-Dame-des-Fleurs) sont sacralisés par la splendeur du style et, en un double mouvement, vidés de toute grandeur puisque leur lâcheté ou leur déchéance sont mises à nu.

Les beaux voyous fascinent Genet jusqu’à un vertige d’anéantissement qui atteindra son paroxysme avec Harcamone dans Miracle de la rose. Mais parce qu’ils ont été réinventés et magnifiés par le travail de son désir et de sa mémoire selon un processus complexe de transsubstantiation (rappelons que les cinq « romans » genétiens ont été écrits ou ébauchés en prison…), ils n’ont en définitive d’existence que par rapport à lui : Sartre, un jour où Java, autre protagoniste de Journal du voleur, lui a été présenté à la terrasse d’un café de Saint-Germain-des-Prés, a été stupéfait par sa trivialité.

Là où Carco nous convie à une promenade touristique parmi la pègre et s’adresse à des lettrés bien-pensants (les abonnés du Mercure par exemple) qu’il lui faut séduire et intriguer sans trop les effaroucher, dont il convient de respecter les codes, Genet se projette dans des criminels élevés au rang de puissances mythiques et dialogue avec un interlocuteur secret, insaisissable, peut-être impossible…

Lui-même, un lecteur absolu ou ce « Dieu » dont l’absence ne cesse de le hanter ?


Patrick Abraham

Pondichéry, Inde

Juin 2026


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