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« Je ne me suis jamais senti un étranger en France. Lettres à mes amis français, Stefan Zweig (par Gilles Banderier)

Ecrit par Gilles Banderier le 23.06.26 dans La Une CED, Les Chroniques, Les Livres

« Je ne me suis jamais senti un étranger en France. Lettres à mes amis français, Stefan Zweig, éditées par Brigitte Cain-Hérudent et Claudine Delphis, Paris, Albin-Michel, 2025, 602 pages, 26, 90 €.

 « Je ne me suis jamais senti un étranger en France. Lettres à mes amis français, Stefan Zweig (par Gilles Banderier)

 

« Si à si bonnes enseignes je sçavois quelqu'un qui me fut propre, certes je l'irois trouver bien loing ; car la douceur d'une sortable et aggreable compaignie ne se peut assez acheter à mon gré. O un amy ! Combien est vraye cette ancienne sentence, que l'usage en est plus nécessaire et plus doux que des elemens de l'eau et du feu » (Essais, III, 9, éd. Villey-Saulnier, p. 981). Il y avait du Montaigne chez Stefan Zweig ; Montaigne, à qui il consacra un livre demeuré inachevé. « Je lis ici Montaigne comme une découverte ; certains auteurs se révèlent à nous seulement à un certain âge et dans des moments choisis […] Je lis Montaigne maintenant chaque jour […] il n’y a que la liberté intérieure, et lui il l’avait comme peu de gens dans ce monde. C’est un auteur fortifiant », écrivait-il à Jules Romains depuis le Brésil (28 octobre et 3 novembre 1941, p. 540 et 542). L’écrivain autrichien avait reconnu dans le maire de Bordeaux un esprit parent du sien.

Entre autres vertus, Zweig possédait le don de l’amitié. Comme d’autres écrivains – Jean-Antoine de Baïf, Guillaume Colletet ou Théophile Gautier (le « bon Théo ») – il ne demandait qu’à se faire de nouveaux amis et à les traiter comme tels.

Ce don de l’amitié qui caractérisait Zweig se manifesta par exemple dans le recueil hommage qu’il colligea et fit publier en 1926 sous le titre de Liber amicorum Romain Rolland. Jusqu’à ses dernières semaines et à leur conclusion tragique, il fut un homme heureux d’exister – une sorte d’opposé de Céline – et son bonheur semblait contagieux. Il fit preuve également, et les deux étaient bien sûr liés, d’une absence désarmante de lucidité, un défaut qu’il partagea avec un de ses maîtres, Romain Rolland, précisément.

Vivant de ses rentes et pouvant s’adonner à sa passion pour l’écriture sans avoir à la sacrifier au profit d’une « profession » lui permettant de gagner sa vie, il entretenait un réseau étendu de correspondants et il semble s’être passé peu de jours sans qu’il écrivît plusieurs longues lettres – et pas exclusivement en allemand – à tel point que l’idée d’une correspondance complète de Zweig apparaisse comme un projet délirant. Le copieux volume publié par Brigitte Cain-Hérudent et Claudine Delphis rassemble des lettres que Zweig rédigea directement en français. Disons d’emblée qu’il ne parvint jamais au niveau de maîtrise dont faisait preuve un Ernst Robert Curtius. Son emploi des négations, par exemple, demeurait sujet à des défaillances. Zweig fut un esprit cosmopolite, mais il y avait également un aspect « stratégique » dans cet emploi du français. Paris brillait encore de mille feux au sein de la République des lettres et faisait figure de capitale de la civilisation européenne ; l’allemand était une langue peu enseignée et les Allemands un peuple peu apprécié avant et après la Première Guerre mondiale – on se demande pourquoi – et Zweig eût l’air d’un Barbare venu des ténèbres extérieures s’il avait écrit en allemand. Se revendiquer de Goethe était une chose, mais Barrès avait souligné dès 1915 – aussi désagréable que fût cette leçon – la persistance d’un fond païen primitif et bestial dans la mentalité germanique, à peine recouvert d’un vernis par le catholicisme et la Réforme luthérienne (« la vieille idole des forêts profondes, un cauchemar local rehaussé des plus sanglantes couleurs orientales », où des « guerriers mêlent à leurs cris de guerre une mystagogie poussée jusqu’aux hallucinations » et le fait que les Allemands se perçoivent comme un autre « peuple élu » ; considérations à rapprocher de la préface dont Barrès orna un opuscule de Flavien Brenier, L’Allemagne occulte : le vieux dieu allemand, 1915). Carl Gustav Jung, qui était germanophone, ne dira d’ailleurs pas autre chose. En 1932, l’Allemagne célébra le centenaire de la mort du mage de Weimar et accorda à Hitler, un remuant compatriote de Zweig, la citoyenneté, dont il fit l’usage que l’on sait.

Beaucoup de correspondants de Zweig sont oubliés et plus d’une lettre dans ce volume n’a d’autre intérêt que d’être écrite en français ou alors, pour le biographe, que de préciser que l’écrivain descendit tel jour dans tel hôtel. En revanche, lorsque les correspondants de Zweig se nomment André Gide, Albert Schweitzer (à qui il pouvait se permettre d’écrire en allemand), Georges Duhamel, Roger Martin du Gard, Jules Romains, André Suarès ou Paul Valéry, nous changeons de dimension : nous sommes entre princes de l’esprit et il serait mal venu de faire la fine bouche. Le recueil assemblé par Brigitte Cain-Hérudent et Claudine Delphis est d’une grande importance pour l’étude des relations littéraires européennes durant la première moitié du XXe siècle. On le lit à sauts et gambades, ainsi que comme le compte à rebours vers un dénouement connu d’avance : le geste désespéré de Zweig au Brésil. La dernière lettre du volume, adressée à Jules Romains et à sa femme, est datée du 19 février 1942, trois jours avant l’issue fatale. « J’ai relu cette lettre plus de trente fois. Je ne devine pas si, en l’écrivant, il était déjà décidé à mourir. Hésitait-il encore ? Ou est-ce par une suprême pudeur de l’amitié qu’il a retenu son aveu ? », se demandera Romains, qui fit cette expérience déroutante, de recevoir une lettre d’un expéditeur qu’il savait déjà mort (« Du premier coup d’œil j’identifiai l’écriture de Zweig. Pendant que j’ouvrais l’enveloppe, j’eus […] une impression que je n’avais jamais eue encore dans ma vie : celle qu’un mort se manifestait à moi dans l’instant présent, tendait la min à travers le mur de séparation, venait me toucher pour que je l’écoute », p. 557, note).

Le volume est également, de manière indirecte, un plaidoyer pour la correspondance. Henri Amouroux reconnaissait qu’il n’eût jamais pu écrire sa bien nommée Grande Histoire des Français sous l’Occupation sans l’existence d’abondants recueils de lettres, même si celles-ci étaient dépourvues de tout caractère « littéraire ». Le courrier électronique n’en forme qu’un équivalent très imparfait, susceptible de disparaître à tout moment.


Gilles Banderier


Brigitte Cain-Héudent est agrégée d’allemand ; Claudine Delphis fut professeur en civilisation germanique àl’université Paris-VII.


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A propos du rédacteur

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Docteur ès-lettres, coéditeur de La Lyre jésuite. Anthologie de poèmes latins (préface de Marc Fumaroli, de l’Académie française), Gilles Banderier s’intéresse aux rapports entre littérature, théologie et histoire des idées. Dernier ouvrage publié : Les Vampires. Aux origines du mythe (2015).