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Jaune soleil, Éric Chevillard (par Gilles Cervera)

Ecrit par Gilles Cervera le 29.06.26 dans La Une CED, Les Chroniques, Les Livres

Jaune soleil, Éric Chevillard, éd de Minuit, 158pp, 18€

Jaune soleil, Éric Chevillard (par Gilles Cervera)

 

Lire jaune !

D’abord dire qu’Éric Chevillard met des couleurs aux titres. Pas comme le savant Pastoureau, plutôt en poète : Oreille rouge, Ronce-Rose, ce que Chevillard voit !

Ensuite Chevillard s’amuse. D’autres titres : Mourir m’enrhume, le premier de ses livres publié comme les autres chez Minuit ou Sans l’orang-outang, La nébuleuse du crabe ou L’explosion de la tortue.

Évoquons ce bestiaire afin de montrer le spectre large du monde chevillardien. Zoologique quoique sans limite ! Rien ne le retient, peu fait frontière. Éric Chevillard nous régalissime et nous fouririssime depuis 1987. Presque quarante ans et vingt-deux éclats de rire au compteur ! Le double si l’on lit la rubrique du même auteur en fin d’ouvrage, chez, Fata-Morgana notamment.

Entre un oulipien sans groupe, un Jarry d’aujourd’hui et un Queneau dont Zazie rit, le style de Jaune soleil qui parut en janvier n’est que vif. Il transgresse les codes, mime les fabliaux ou parodie le paradis médiéval. Les quatre héros principaux, monsieur Ristretto, Clodomir dit le Piteux ou dit, c’est selon, l’Éconduit, Philéon et l’inaccessible quoique fêlée Godelive cachent la forêt des rôles secondaires :  Pépin et Cunibert, Cléon, Eumolpe, Nicandre ou Foulque, lequel sait jouer de la guitare. Quant à Florian Mouillepipi, dix-sept ans, (il) hésite entre des études d’horticulture et d’astronomie.

Entend-on ce festival prénominique ? Un trombinoscope entre Grèce antique, Aucassin et Nicolette et les Cent Nouvelles nouvelles !

C’est qu’Éric Chevillard nous raconte de vieilles histoires.

Il nous ensuque de fables qui semblent n’avoir ni queue ni tête, alors que non, les paragraphes sont courts, coq-à-l’ânants, limite harassants ! On peut suivre pour peu qu’on redescende d’un cran.

Celui de l’enfance !

Cliché ! Facile à dire ! L’enfance ne veut rien dire quand on est adulte sauf à rameuter cet état luminescent, effervescent, énervé, énervant, quasi hyperactif. Voilà Chevillard serait hyperactif ! Sa littérature serait notre Ritaline !

Mettons qu’Éric Chevillard ne joue pas l’enfant, il s’y rend. C’est entre cour de récré et gommeuse à gomme que ça se passe. Tiens, offrez donc une gomme à votre amoureuse, que se passe-t-il ? Elle diminue, elle se transforme en petits débris secs, ou vous la mettez sous cloche, et la gomme devient un objet de culte. Ou ce sont ses débris, ses déchets, ses pelures enchantées comme des squames d’amour. Lequel, l’amour, est effaçable !

Entre en scène, donc, une gomme.

Entre autres péripéties de ce drame, nous en oublierions qu’adviennent aussi des tragédies.
Mais qui donc est ce monsieur Ristretto patronymé du café qu’on préfère et qui souvent terrasse aux Grands Ducs ? Nous pouvons presque affirmer que la vie de l’auteur est ducale. Nantes aurait pu être incriminé. C’est de Dijon qu’il serait dans le filigrane question !

Invisible ville en fond d’écran sauf au Café des Grands Ducs où l’on retrouve Ristretto, homme de grande sagesse, peut-être écrivain, sans doute prophétique. Ses sentences font jalons dans la cour de récréation :

Du tranchant de la main, il rassemble maintenant les miettes et les rapproche du bord de la table pour les pousser dans le creux de son autre main, puis il humecte son index pour ôter celles qui restent sur la nappe. Monsieur Ristretto accomplit cette tâche sans trop rechigner mais tout de même, ne peut-il s’empêcher de penser, ce serait tellement plus simple avec un bec !

Les humains jalousent les bêtes et sans doute n’est-ce pas réciproque. Chevillard toujours hésite entre son bestiaire doux des bêtes et la cage à fauves des hommes. Le style est désappointant, rempli de virages secs et figures de style, flottant d’humour. Chevillard a le cœur léger quand il écrit et veut que son lecteur-hélium s’envole. Ça passe ou ça casse, évidemment et d’aucuns trouveront l’infantile futile et les aventure d’un index sur sa miette, fût-il humecté, fût-elle sucrée, bien légère à l’aune des soucis majeurs de la planète.

Pas sûr que Chevillard s’en tamponne le coquillard !

Nous non plus d’ailleurs, mais le lire fait un bien fou ! Étant donné que l’homme, animal nuisible, c’est nous, il faut l’avouer, nous serions bien trop tout nus et bien trop tout seuls sans la littérature en général et chevillardienne en particulier. Seulement voués aux tourments, aux controverses, aux polémiques et sûrs de n’avoir d’opinion, la nôtre, qu’inutile.

Inutile vaut moins que futile, non ?

Le temps seul vient à bout de ce nuisible (l’homme). Ainsi du vieillard que monsieur Ristretto croise depuis des années dans le quartier, pipe à la bouche, canne à la main, voûté, de plus en plus voûté, voyez-le venir, il se passe de la canne, la pipe suffit.

Nous sourions tout le temps, rions voire, ce qui est rare en lisant.

Nous postulons en toute fin avoir dû avec un ami dijonnais prendre un jus (ristretto évidemment) au café d’angle face au Palais des ducs et des États de Bourgogne. Appelons-le Café des Ducs. Nous pouvons affirmer qu’avec cet ami, il se nomme Bertrand et se reconnaîtra, nous devisions juste à côté de Monsieur Ristretto soi-même. Un professeur de l’antique, pipe et canne, nommé ainsi par les serveurs du service et, surtout, portrait craché d’un chevillard bien chevillé !

Au fait, qu’est-ce qui, dans cette sautillante sotie, donne son titre à jaune soleil ? Réponse : La mirifique chevelure de Godelive. Ce jaune ouvre à toutes les dérives, délires et désopilations.

Beckett n’est pas si loin ni Godot dans sa life !


Gilles Cervera


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A propos du rédacteur

Gilles Cervera

 

Gilles Cervera vit entre Bretagne et Languedoc.

Instituteur, psychanalyste,

Auteur de :

L'enfant du monde et Deux frères aux éditions Vagamundo

Les Mourettes, Pension(s) aux éditions Un ange passe

Pour les enfants aux éditions Un ange passe