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J’étais à deux pas de la Ville Impériale (5/10)

Ecrit par Didier Ayres 01.10.14 dans La Une CED, Ecriture, Ecrits suivis

J’étais à deux pas de la Ville Impériale (5/10)

 

Autour d’un billard électrique


C’est oui ?

C’est non.

Dis-lui.

C’est non.

J’ai trois fois moins de moyens que toi.

J’ai dit cela ?

Une seule aurait suffi.

Regarde, le bureau, tout est bien posé, les livres avec les livres, les différents dossiers ensemble, et le porte-documents rouge de mon père, bien mis à côté.

Lui, c’est lui ; mais, toi, c’est toi.

Une sorte de père.

Pas du tout acceptable.

Tu veux dire ?

A cause de lui, c’est évident. Je parle même pas de Thomas.

C’est une femme juge, juge des reconductions à la frontière.

Avec la nuit dernière, je dirais cinq heures.

Tu caches d’où tu viens ?

Non, absolument pas, je viens du Quatre-vingt treize.

Ecoute, il joue très bien.

Une chanson ?

Non, un air de blues.

C’est son frère ?

Un ami.

Un bel ami ?

Un ami de passage.

Son frère ?

Non, un ami.

Son ami.

Joue.

Mais, je perds deux fois de suite, et j’ai encore rien.

C’est un dimanche.

Oui, un dimanche.

Moi, je retourne à Mont-de-Marsan.

C’est vraiment son frère ?

Elle ?

Non ?

Donne à boire.

Non.

Donne.

J’ai trois petites lettres assez serrées qu’il m’écrivait depuis Berkeley. Il faut savoir suivre.

Une autre ?

Vous avez du feu ?

Là, oui, sous la couverture de maroquin rouge.

J’aime bien, ici, même si c’est vide, même si ce n’est pas très joli.

En voiture ?

On peut aller en voiture, oui, si tu veux.

Rien, juste l’exemplaire de ma dernière année à la faculté des sciences.

Tu veux que je raconte.

C’était affreux, vous ne pouvez pas imaginer, cette accumulation de petites roses sur le cercueil, et je ne me souviens de rien, juste de ces roses.

Comptabilisez.

Non, juste une fois.

Deux. Deux ?

Oui, deux fois.

Je ne suis jamais retourné à Saint-Raphaël. Je n’aime pas du tout la route de Fréjus.

Une petite nuit. Oui, regardez, juste une petite nuit.

Et ce manuscrit ?

C’est d’une certaine valeur, valeur monétaire.

Une sorte de petite noix rouge sur le fond du ciel, juste devant la ruelle.

C’est une décoration militaire ?

La gare ? Pourquoi ?

Ils sont arrivés par le train de huit heures. La correspondance avait vingt minutes de retard. Ils n’ont même pas vu la construction de Ban, et les éléments portés du toit.

C’est vrai ?

Et puis toute cette foule de gens, je crois qu’ils détestent.

Un spécialiste du cancer de la peau.

Il est revenu de Baden-Baden ?

Il a fortement augmenté sa consommation de tabac. Il ne s’en passe plus. Moi, j’aime assez cette odeur, et puis c’est entêtant, et j’aime.

De la mélancolie ?

Oui, c’est ce qu’il dit.

Je n’ai qu’une idée vague de à quoi il ressemble.

Il a laissé cette malle, des carnets non numérotés, les journaux éparpillés ; il n’y a que la correspondance avec Christina qui soit assemblée ; c’est bizarre, non ? Le reste est un travail de deux ans, au moins.

Il avait pris un billet simple ?

Des fleurs fraîches ?

Quelle drôle d’idée.

Le tout pour le tout, quitte ou double, tout ou rien et qui vivra verra.

Oh, le titre de l’émission !

Toujours en retard.

Moi ?

Juste une heure.

C’est une histoire de limite d’âge ou quelque chose de ce genre.

Un adolescent ?

Une thrombopénie.

Il a toujours sa grosse cylindrée ?

Non. Une berline, toute simple. J’étais vachement déçu quand il est venu à Cologne avec sa nouvelle amie.

On ne voit rien.

C’est très obscur.

La photographie est mal prise.

On dirait lui, lui et Apolline.

Et il avait apporté des soldats pour la collection de jouets anciens de mon oncle. D’ailleurs il n’a pas que des jouets, mais aussi de très beaux kaléidoscopes, décorés très finement. Toujours est-il que c’est fragile et que c’est une vraie conservation qui serait nécessaire.

Sa nouvelle amie ! Je n’ai supporté que le concert, et aucune vraie présence au monde comme disait mon vieux professeur de Yale.

L’élégance. Tu vois, c’est que je préfère chez lui. Mais pas tout cet appareil compliqué pour le voir à son bureau, même pour une signature toute simple.

C’est une caméra obscura ?

Au départ c’était conçu comme une pièce unique. Et puis après, avec le succès qu’il a connu, il a fait une réplique exacte en 92, pour garder une trace.

Il n’a jamais voulu expliquer.

La vie monastique ? Oui et non. Je ne sais pas.

Il y a beaucoup d’hommes comme toi qui trouvent que l’argent n’a pas d’importance ?

Comment expliquer que ton frère n’ait pas d’autre alternative que de passer les six mois d’hiver dans la maison de famille en Auxois ? Moi, ça me déprime.

Tu aimes ce goût ?

Ça sent le poivre.

C’est le tabac de Hugues.

Une cigarette ?

Non.

Une partie de moi-même me dit, oui, tu peux, même si l’impression de fatigue persiste, mais ce que je dois faire, il faut le faire. Ce travail, s’entend. Et une autre partie fait l’analyse, réfléchit et ne veut pas agir.

Il parle trop.

Je sais ce que je dis, ce n’est pas une accumulation d’hypothèses plus ou moins vérifiables.

Je pense qu’y venir de temps en temps, c’est suffisant. Mais, six mois par ans, alors, là, non.

Voulez-vous fermer cette fenêtre, s’il vous plaît.

Un L et un H entourés d’acanthe.

Non, c’est une branche d’aconit.

Cela fait un thyrse en tout cas.

On appelle aussi cela un casque-de-jupiter, si je ne me trompe.

Ma famille vit en province.

Elle a une concession dans le cimetière de la ville.

C’est à cause de mon professeur de chant. Il m’obligeait à répéter sans cesse cet air ; ça n’avait aucun sens, aucun. Alors c’est devenu insupportable.

Mon père est hongrois, ma mère estonienne, et moi, je suis née à Périgueux. Alors, les filiations, je connais.

De la musique de chambre.

Disons, un quintet ?

C’est possible.

On peut dire encore des injures de ce genre aujourd’hui ? Moi, je trouve que ce n’est pas possible. Non, pas possible. On ne peut pas entendre.

Notre famille est anglaise, de la conquête des Marches Limousines jusqu’à aujourd’hui. C’est cette généalogiste de Bruges qui a fait un très long travail.

Des études ?

Un troisième cycle en philosophie.

Cela ne compte que pour un très petit nombre de femmes. Avec des différences historiques, cela va de soi. De facto, il faut revenir au siècle dernier pour connaître une période si riche.

Laissez la fenêtre.

Et cette odeur de bergamote.

J’étais amoureux de mon éducatrice de vie scolaire qui se parfumait avec du cédrat, et qui avait des places aux avant-premières de deux théâtres à Paris.

De l’extérieur on dirait un cloître, et son jardin très caché, comme embusqué derrière les grilles. C’est très joli.

Mysticisme, mysticisme.

J’ai un caractère bizarre, je te l’accorde.

C’est en partie pourquoi je veux être ordonné moine à Saint-Martin.

La vie continue, même là-bas.

Un peu de solitude.

Non, pas un peu, beaucoup, beaucoup, beaucoup.

C’est une idée d’excentrique.

Moi, ça me plaît.

À moi aussi.

C’est une affaire de conscience.

Ferme les yeux, ouvre la bouche. Tiens.

Tu suis une ligne imaginaire qui va de la tête à la jambe droite, qui remonte au bras gauche, puis tu continues et tu passes au bras droit, pour descendre à la jambe gauche et remonter à la tête, et c’est ainsi que tu as l’étoile.

C’est une manière de se détendre.

Fais un signe, je ne sais pas, un petit salut de la main.

Il ne faisait rien. On aurait dit un grand malade.

Et le piano ?

Une chose est sûre, l’été a passé.

Vive l’automne.

Vive l’automne.

C’est très original.

Laissez cette fenêtre, s’il vous plaît.

L’homme avec la bague rouge.

Lui ?

Une cigarette ?

Je veux bien. Elles ont un très bon goût de poivre.

On m’a toujours dit, fais-le, passe ton agrégation, tu t’ouvriras des portes.

En vérité, j’ai travaillé huit années en Sicile, dans un port de mariniers, avec des gens simples, ce qui équivalait pour moi à trois années mortelles en classe préparatoire.

Un anniversaire, tu sais, les vingt ans d’Angel.

L’anniversaire ?

Tu ne vas jamais à l’église ?

Non.

Pourquoi ?

Qu’est-ce que j’y ferais ?

Je ne sais pas.

Mais, tu veux devenir moine.

Oui, mais c’est pas pareil.

Une carrière ?

Une carrière de moine ?

Ça n’existe pas.

Tu entends son accent.

Non.

Elle parle remarquablement.

C’est le mari de Claire ?

Une petite fabrique de cosmétiques, disons trois-cent-mille livres de chiffre d’affaire.

Toi ? Moine ?

Il faut simplement trois années de séminaire, je suis capable.

Il a passé son diplôme, il a soutenu sa thèse il y a quatre ans et depuis, il est devenu à moitié fou, toujours ivre.

Aller où ?

Sur la Riviera ?

Tu veux rire ?

Non, ce qu’on appelle la Riviera Limousine.

Son manuscrit était complètement illisible. Une écriture cursive, presque indéchiffrable.

Il aime bien les villes d’eaux.

Tu lui dis « tu » ?

Et alors ?

Il me disait : voulez-vous me faire les présentations. Alors, là, tante Irène, là oncle André, etc.

C’est à une demi-heure de voiture.

Tu veux dire, fermé, tondu, avec une chasuble ?

Oui. Non. Oui.

Pourquoi ?

Ça me dépasse.

Ils disent : working classes.

Tu sais, c’est une sorte de corporation. On n’a pas beaucoup de relations avec l’extérieur. Tu le sais ?

C’est lui qui le dit.

A quatre heures il mange sa pomme.

Non, pas cette fenêtre.

Une manière de petite noblesse paysanne.

Des propriétaires de petites parcelles de pâturages, rien de plus.

Et ton maître zen ?

Il faut faire comme les Anglais : wait and see.

Tu veux dire hors mariage ?

Il ne reste plus rien.

C’est la fin.

Des rameaux d’aconit.

Non, des ramages d’acanthe.

Ferme les yeux et fais l’étoile.

C’est un homme bien.

Ta sœur ?

Oui, on appelle cette maladie un raptus.

Oui, vas-y.

Tous les personnages s’immobilisent comme pétrifiés.

 

Didier Ayres

 

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A propos du rédacteur

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Rédacteur

domaines : littérature française et étrangère

genres : poésie, théâtre, arts

période : XXème, XXIème

 

Didier Ayres est né le 31 octobre 1963 à Paris et est diplômé d'une thèse de troisième cycle sur B. M. Koltès. Il a voyagé dans sa jeunesse dans des pays lointains, où il a commencé d'écrire. Après des années de recherches tant du point de vue moral qu'esthétique, il a trouvé une assiette dans l'activité de poète. Il a publié essentiellement chez Arfuyen.  Il écrit aussi pour le théâtre. L'auteur vit actuellement en Limousin. Il dirige la revue L'Hôte avec sa compagne. Il chronique sur le web magazine La Cause Littéraire.