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Ismaëla, Catherine Weinzaepflen (par Yasmina Mahdi)

02.02.23 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Roman, Editions Des Femmes - Antoinette Fouque

Ismaëla, Catherine Weinzaepflen, éd. Des femmes Antoinette Fouque, février 2023, 160 pages, 15 €

Edition: Editions Des Femmes - Antoinette Fouque

Ismaëla, Catherine Weinzaepflen (par Yasmina Mahdi)

 

Terminus L.A.

Pour aborder le dernier ouvrage de Catherine Weinzaepflen, Ismaëla (prénom rare d’origine hébraïque signifiant « Dieu a entendu »), il faut signaler qu’une poétesse s’accroche à des détails et ne balaye pas la réalité dans une vue d’ensemble, mais par petites touches. Ainsi, l’écriture est sobre, les phrases brèves, souvent réduites à de simples adjectifs. Et c’est sous la forme d’un journal que l’autrice nous livre les épreuves et les faits ordinaires d’une femme de ménage. Et ce, dans la deuxième ville des États-Unis en nombre d’habitants après New York, Los Angeles donc, située dans le Sud de l’État de Californie, sur la côte du Pacifique : « Hormis les voyous et les irréductibles, les noctambules sont de plus en plus rares à L.A. En revanche les clubs de gym sont pleins dès l’aube et les joggers courent sur la plage, l’un derrière l’autre ».

Dès le début du roman, l’espace, les perspectives, les vues et les visions semblent obturés par des murs, des câbles, des portiques, des autoroutes combles, provoquant cauchemars, angoisse, danger. Cependant, des tableaux oniriques éclairent et embellissent la chronique d’Ismaëla : « Ce soir, j’ai vu la petite chouette blanche perchée dans le cyprès du voisin ». La trivialité du pragmatisme social et économique se heurte à la fabrication du rêve américain de prospérité facile – un idéal factice. Le sujet central c’est l’exil forcé d’Ismaëla, clandestine, qui échappe à un grand péril et entre enfin aux États-Unis. La jeune mexicaine a dû abandonner les siens et entamer une trajectoire risquée, telle Agar, prise de panique, qui erra dans le désert, affamée et assoiffée. Dans le Coran, les caravaniers, guidés par les oiseaux qui avaient repéré la source d’eau, viennent à elle. Ici, la traversée du désert de la rescapée a quelque chose de surhumain, son destin doit s’accomplir telle une prophétie. Celui qui la secourt se nomme David. Cette rencontre va laisser des traces indélébiles dans son esprit, la hanter.

La présence importante des animaux et de la flore établit une tropologie, par les concordances entre les végétations de l’Amérique du Sud et du Nord, la diversité de bêtes à l’état sauvage comme les perroquets, les chèvres, les coyotes et celles en captivité, les lapins, les chiens, les chats. Le quotidien d’Ismaëla, femme de ménage, fait indubitablement penser au beau film de Philippe Faucon, Fatima, femme issue de l’immigration maghrébine, tant par la barrière linguistique que culturelle. L’œil-caméra de l’émigrée mexicaine, transformée en immigrée aux États-Unis, pénètre dans les intérieurs cossus des demeures de Los Angeles. Mais la vigie de la narration, c’est Catherine Weinzaepflen elle-même qui s’autorise des allers et retours dans le passé d’Ismaëla, déjouant la clepsydre du temps, s’insinuant dans le corps et la mémoire blessée de la latino-américaine.

Le culte des dieux Mayas habite Ismaëla, ainsi que les échos et les odeurs d’Oaxaca, aussi déplore-t-elle qu’« à force de vivre au milieu des gringos, je suis devenue aussi aveugle qu’eux ». Elle s’offusque de tant d’artifices, de privilèges et de névroses, elle, employée pour les tâches les plus ingrates chez de riches propriétaires. Le dilemme est cruel entre les subalternes et les « maîtres », les possédants et les démunis. La distance est énorme entre le gaspillage et le manque, le refoulement et l’assouvissement.

Après le temps de l’exil arrivent celui de la culpabilité et celui du souvenir accolé à la mystification du pays perdu. L’autrice reconstitue pièce à pièce le passé, le présent, les craintes et les désirs d’Ismaëla, perle fine, qui reste anonyme. Ismaëla est en effet une pièce rapportée du puzzle du melting-pot américain. Elle a payé cher son expatriation, par un labeur épuisant et de longs trajets dans la mégalopole : « Voilà que je commence à ranger la cuisine alors que j’en suis à la moitié du nettoyage des fenêtres. Je me réveille avant 5 heures du matin, je mange un taco avant d’aller travailler et je fais le ménage dans tous les sens ». Ismaëla marche « le long de Jefferson, puis de Venice Boulevard », jusque dans « les rues de Santa Monica (…) la 26e par exemple, blanche de lauriers au point que l’on dirait ses arbres couverts de neige. Elle marche cependant avec légèreté le long de la large avenue terne (…) s’étonne d’y voir une très vieille Impala – bleu turquoise, chromes étincelants – que l’on voyait au Mexique dans les années 50. Il n’est que 7:30. Aussi dépasse-t-elle chacun des arrêts de son bus jusqu’à atteindre Barrington Stop (…) ».

La grande question spirituelle du livre concerne le destin, comme l’écrit justement Catherine Weinzaepflen : « Comment le sort des uns et des autres peut-il varier à ce point ? ». L’autrice, par la voix palpitante, troublante d’Ismaëla, y répond, et ce, à L.A., conurbation gigantesque aux violents contrastes, dans laquelle « la lumière est jaune. De soufre ». Où « Le vent de la mer, de plus en plus, attaque la plage ».

 

Yasmina Mahdi

 

Catherine Weinzaepflen, née à Strasbourg en 1946, a passé son enfance en Alsace et en Centrafrique. Poète et romancière, elle a publié une vingtaine de livres. Elle a été finaliste du Prix Guillaume Apollinaire 2016.

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