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Guerre & guerre, Laszlo Krasznahorkai (par Gilles Cervera)

Ecrit par Gilles Cervera le 19.03.26 dans La Une CED, Les Chroniques, Les Livres, Babel (Actes Sud), Pays de l'Est

Laszlo Krasznahorkai, Guerre & guerre, éd Babel, 338 pp, 9,30€

Guerre & guerre, Laszlo Krasznahorkai (par Gilles Cervera)

 

Lisons un Nobel, ça donne à lire le monde lointain, et celui, si proche des révolutions littéraires que Nobel n’ennoblit pas à chaque fois (LF Céline, Thomas Bernhard, Beckett).

Comment approcher László Krasznahorkai ?

Le lire suffit. Pas seulement le lire, se faire engloutir, se laisser couler, risquer la noyade, et se surprendre, remonter, mieux, voler ! Krasznahorkai ferait s’envoler un non-nageur au fond de n’importe quel abysse.

Lire Guerre & guerre. Cela prend un peu de temps, nécessite un certain, comment dit-on à présent, lâcher prise ! Calembredaine ! Fadaise ! Nous ne lâcherons rien mais nous lirons car, oui, il faut lâcher les rênes de nos imaginaires.

S’avouer en premier qu’on n’y comprend rien. Ne pas s’en défendre, voire même, suprême plaisir, aimer ne rien comprendre – car en vérité on ne comprend jamais grand-chose ! Perdons nos repères :

il s’était aperçu que Dieu du ciel ! il ne comprenait rien, que doux Jésus ! il ne pigeait rien du tout, que nom d’un chien ! il ne comprenait pas le monde, et il fut effaré par cette façon de formuler les choses, par ce niveau de banalité, de cliché, de naïveté, oui, mais le fait qu’il se trouva horriblement stupide à quarante-quatre ans, un triple idiot qui avait cru pendant quarante-quatre ans comprendre (en ital) le monde, alors qu’en fait..

L’auteur est d’abord drôle. Oui, on rit pour de vrai, donc on se lâche ! Oui, il nous donne à nous enrouler dans un univers le plus cosmique et le plus comique mais, en préalable, il faut consentir à ce que chaque chapitre assez court, d’une à trois pages, ne comporte qu’une seule et longue, méandreuse, filante phrase. Chaloupée, syncopée, dévorante, cyclopéenne, aérée, comique et complètement logique.

Deuxième postulat : le fondu enchaîné. Passer d’une rive l’autre, d’un personnage l’autre, d’un monde l’autre sans transitionnalité, comme ça. Comme on vit. Ça continue, ça s’enchaîne et ça glisse, ça se superpose et ça tuile sans que les successions ne fassent obstacle ni que nul n’en soit heurté. Ne soyons pas heurtés. Le monde de Krasznahorkai est celui de la continuité objective et des discontinuités sans panneau de prévention. Pas d’attention zig-zag, pas de ralentir croisement. Ça croise et ça vire et c’est un plaisir de se laisser conduire !

Troisième postulat krasznahorkaïen : le livre en contient au moins trois. Raison pour laquelle il est aussi épais que Guerre et paix et qu’en l’occurrence, l’enfer étant pavé de mauvaises intentions, Guerre & guerre ne laisse guère de désespoir.

Récapitulons : un premier livre pour conter l’histoire. Un conte initiatique.

Un deuxième pour le livre dont l’archiviste, le héros, Korim tombe littéralement amoureux et qu’il nous narre, War und war. Un livre dans le livre. Il le lit à une femme silencieuse qui a toujours le dos tourné, soit parce qu’elle cuisine soit parce qu’elle a été griffée, violée, cognée par son mari, un interprète plus vil que doux et cache les traces de coups.

Et, pour le même prix, un troisième, le méta-livre. Krasznahorkai nous donne en même temps qu’il écrit le making-off de son écriture. Guerre & guerre ou un manifeste d’écriture.

ici, dans le manuscrit, en fait, dit Korim à la femme, une phrase interminable se présentait, et elle se démenait pour être le plus précise et la plus suggestive possible, recourant à tout ce que la langue permettait et ne permettait pas, les mots affluaient dans les phrases et s’enchevêtraient, se télescopaient, mais pas à la façon d’un carambolage sur la voie publique, non, plutôt comme dans un puzzle

Manifeste d’auteur ! Style décrit, et exhaustivement s’il vous plait.

Korim l’archiviste cherche après sa trouvaille le centre du monde. Bien sûr, il le trouve à New-York. Il vend tout ce qu’il a, part (rocambolesquement), débarque à New-York dont il ne connaît ni la langue ni rien, où il va recopier sur son ordinateur (achat conséquent) le livre non sans le raconter à la femme de son hôte, un bizarre Hongrois. Mais tous les Hongrois sont bizarres ! Dont Korim et dont le chauffeur de taxi et dont tous, on vous dit tous, pas un ne fait exception.

écrire la réalité en boucle jusqu’à la  folie, imprimer les scènes dans l’imaginaire du lecteur avec des détails délirants et des répétitions qui relevaient de la maniaquerie, c’était comme si l’auteur, expliqua Korim, et ce n’était pas une image, s’était servi, en guise de stylo et de mots, de ses ongles, pour graver les choses sur le papier et dans l’imaginaire du lecteur  car si l’accumulation de détail, les répétitions et les approfondissements rendaient la lecture plus difficile, tout ce qui était détaillé, répété, approfondi restait gravé à jamais dans le cerveau, brain,

Répétition, synthèse, point d’étape, circonvolution. C’est tout Guerre & guerre de sorte que le flou devient net, l‘incroyable croyable. L’errant s’arrête et le fou s’avère sage !

Lire éclaire pourrait être l’immorale du conte.

Mario Merz comme son ultime illustration.

Lire et décrypter, lire et se faire des amis au fin fond d’un manuscrit d’où peuvent jaillir Jerusalem ou Venise ou tant d’entre-mondes. Surtout lire et trouver la compagnie de Kasser, Falke, Benghazza et enfin Toot. On dirait du Victor Hugo (Booz), une deuxième genèse, on dirait l’origine de tout, on dirait qu’on se mettrait à trouver limpide l’opaque, clair l’obscur, paisible la guerre. Ordinaire la folie furieuse du monde, y compris les bitures pas possibles et les comas qui s’ensuivent, les appartements vidés ou remplis selon le point de vue qu’on prend.

il avait l’impression de pressentir peu à peu les raisons de leur fuite, d’entrevoir où cet étrange manuscrit allait les conduire, pourquoi il n’avait ni passé ni avenir, …/.. il les avait simplement regardés, dit-il à la femme, il avait regardé ces quatre beaux et chers visages, et, pour la première fois, et non sans frissonner d’effroi, il avait eu l’impression de pressentir, de tout savoir

Lisez, vous comprendrez. Lisez, engloutissez-vous, le livre d’un Nobel mérite qu’on prête au prix du prix !

Tout ça pour finir plaqué à un mur de musée où il y a un fameux Mario Merz, en Suisse, c’est à dire sur une plaque dédiée à György Korim dont l’histoire avait pris fin à Schaffhausen.

Korim. György de son prénom. Retenez ce héros comme on a retenu Alceste ou Dom-Juan, de Rubempré, Rastignac, Godot jamais venu, Antoine Roquentin de la Nausée ou bien sûr l’apraxique Bartleby.

Korim est son contraire. Il perd le sens de sa vie et retrouve un sens renouvelé, une beauté pleine, un satori athée, et n’a plus, du coup, qu’à se tirer une balle. Satorienne, sublime.

Un Korim, c’est un simple qui remue les montagnes. Un douloureux qui traverse la terre pour un récit. Un non angliciste qui apprend par cœur New-York. Un timide, un bon à peu, un formidable homme de la parole dite et des récits. Vous connaissez un peu la Bible dont un héros est, bon, pas la peine d’insister.

Mais un héros dont on craint du début à la fin qu’il perde la tête, au sens propre, qu’elle se dévisse, se décolle, dégringole, c’est typiquement un Korim ! On en croise tous les jours, non ?

Krasznahorkai a créé Korim, nous voudrions lire comme il lit, vivre comme il vit. De solitude heureuse et de doute : continuous understanding !

Hommage à rendre, in fine, à Joëlle Dufeuilly, la traductrice : une dentellière.

Nous avons tous rendez-vous à Schaffhausen :

la fin se trouve réellement à Schaffhausen.


Gilles Cervera


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A propos du rédacteur

Gilles Cervera

 

Gilles Cervera vit entre Bretagne et Languedoc.

Instituteur, psychanalyste,

Auteur de :

L'enfant du monde et Deux frères aux éditions Vagamundo

Les Mourettes, Pension(s) aux éditions Un ange passe

Pour les enfants aux éditions Un ange passe