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Le jardinier et la mort, Guéorgui Gospodinov, (par Gilles Cervera)

Ecrit par Gilles Cervera 12.02.26 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Pays de l'Est, Roman

Guéorgui Gospodinov, Le jardinier et la mort, Trad. du bulgare Marie Vrinat-Nikolov, 232 pp, 21,50 €

Le jardinier et la mort, Guéorgui Gospodinov, (par Gilles Cervera)

 

Soleil bulgare

Nous voilà dans le jardin le plus doux. Celui des quatre saisons et des gestes que les semaisons imposent. La mort du semeur y compris.

L’auteur, Guéorgui Gospodinov est bulgare et fils de son père, le jardinier qui est mort.

Il meurt en douceur. Au long d’un livre triste, mélancolique et joyeux comme des fleurs qui viennent au printemps, des fruits qu’on cueille à l’automne et l’odeur des terres, dans les mains, entre les ongles.

Gospodinov dit le deuil gai, le deuil doux, le deuil jardinier.

Énumération des maladies…. Mon père énumère ses maladies comme Homère les vaisseaux dans le Chant II de l’Iliade ou comme il décrit la fabrication du bouclier d’Achille au chant XVIII.

L’auteur est connu en Bulgarie et s’y connaît. En Homère et en Grèce et en littérature. Il est reconnu dans la rue et, même s’il est triste de la mort de son père, les gens lui disent bonjour car l’écrivain est presque Homère et nul ne sait qu’il perd son père. Gospodinov sarcle les souvenirs, les cultive, les élève et la plupart du temps ce sont moins les siens que ceux du conteur qui est mort, au bout d’un cancer sombre, voilà un mal que n’attrapent ni les arbres qu’on plante ni les poireaux qu’on sème et dont les soupes suivront.

Le père raconte par-dessus l’épaule du fils qui écrit.

Il est partout dans tes livres, dit une amie. C’est lui le conteur de la famille, dit ma femme avec une pointe de provocation. L’une des histoires dont je me souviens depuis mon enfance, racontée de manière inimitable par lui, avec toute l’autodérision possible, avait trait au fait qu’il étendait le linge le soir.

Un père qui étend le linge ne peut être un mauvais bougre.

Un père jardinier est un bon bougre assurément et l’enjeu pour le fils qui écrit est d’imiter l’inimitable, autrement dit faire littérature.
Ce que Gospodinov réussit évidemment avec brio.

Il dit de l’ordinaire, des jours qui passent, de ses rencontres qu’il fait et de cette tristesse qui n’est pas que ça, plutôt une sensation de vide après avoir soutenu le père, lui avoir donné la main, conduit à l’hôpital, ou sorti, ou reconduit.

C’était en décembre, le jour de l’enterrement, et le jardin, sa fierté, paraissait désert et vide. Mais en bon fils de jardinier, je savais que ce n’était qu’apparent. Deux frêles perce-neiges avaient troué la terre juste à côté de la porte.

L’événement considérable de la mort du père, ce géant de l’enfance, invite à tout revoir, tout reprendre ou peut-être c’est l’inverse, ça n’invite à rien mais tout revient, tout est repris. La mort est un éveil, voire un réveil.

On enterre plusieurs fois ses parents…C’était aussi ma première peur, mon premier cauchemar, ma première raison d’écrire.

Voilà l’écrivain.

Il avait, bien avant ce livre de la mort réelle, entamé avec la fictive un dialogue fictionnel, romanesque, une œuvre.

Le jardin du père est une métaphore mais bien en-deçà, c’est ce qui occupe le père, qui remue et donne sens à son corps malade, qui lâche et que le jardin ne lâche pas. Il faut semer encore, il faut encore biner, bêcher, couper, cueillir. Voilà ce qui préoccupe le père dans une conversation paisible et toujours recommencée.

Ce jardin est devenu un vrai petit bijou. Et son goût de vivre est revenu. Il a recommencé à se nourrir, a retrouvé l’appétit, d’abord grâce aux poivrons grillés, qu’il cultivait dans son jardin.

Il y a le jardin. Source de vie.

Aussi les échecs, et les mots croisés.

Gospodinov est un drôle d’auteur du quotidien, de la douceur on l’a dit, et d’un rythme clair où l’humour passe l’envie de se plaindre.

Pendant qu’on résout des mots croisés, la mort n’existe pas.

Essayez !

Style aérien si le mot a un sens, phrases lumineuses, Guéorgui Gospodinov écrit comme on doit cultiver, en rangs lâches ou serrés, en mots-racines ou en roses fraîches, en longues tresses de glycines autour des poteaux d’angles de la véranda.

L’auteur nous promène entre les ruses paternelles pour déjouer le communisme sombre de l’époque URSS et Sénèque ou Dylan Thomas, Montaigne ou Pétrarque, les libertaires ! Il les essaie comme on essaie des chaussures, ou un nouveau modèle qu’on met à l’épreuve des faits, ici la mort, le définitif. Il teste leurs leçons de sagesse (ou de colique néphrétique) en les mettant à l’épreuve de la douleur qui assaille son père, infinie, insupportable, ou de son impuissance filiale. Il essaie d’écrire le vivant et il y réussit.

Je prie pour que mon père ne souffre pas trop.

Je l’ai écrit sept dans mon carnet, comme une amulette, il devrait aider, ce chiffre. Je ne demande rien de plus, désormais, seulement qu’il ne souffre pas trop.

Bon, nous y voilà – dit l’oncologue en me prescrivant des patchs de fentanyl.

Archiviste du père.

Diariste de lui.

Auteur de la présence plus que de l’absence.

Planteur d’arbres généalogiques.

Ce livre est un tombeau. Mais un tombeau ensoleillé !


Gilles Cervera



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A propos du rédacteur

Gilles Cervera

 

Gilles Cervera vit entre Bretagne et Languedoc.

Instituteur, psychanalyste,

Auteur de :

L'enfant du monde et Deux frères aux éditions Vagamundo

Les Mourettes, Pension(s) aux éditions Un ange passe

Pour les enfants aux éditions Un ange passe