Griffes 32 (par Alain Faurieux)
Le visage de la nuit, Cécile Coulon. 8/01/2026. Eds de l’Iconoclaste, 275 p. 21,90€.
Me voilà bien embêté. Je viens de finir le dernier Cécile Coulon, une lecture d’une petite heure. Et là où l’auteure m’avait habitué à rire, rire de ses images contradictoires ou de ses allégories bancales, je suis resté de marbre. Là où sa poésie d’ado tardive me faisait impatiemment tourner les pages dans l’attente d’une nouvelle provoc cheap, je me suis ennuyé. Le Visage de la Nuit est un conte. Loin des incohérences narratives et stylistiques du Langue des choses cachées, une sorte de Céline 2.0. Très court, comme le veut un conte. Stylistiquement épuré : disparus les foisonnements d’images, les parallèles et les métaphores. Du simple. Du (presque) concret. Mais les images omniprésentes sont remplacées par de longues listes de noms ou d’adjectifs. Quelques paragraphes en sont même agréables à parcourir. Le Visage est donc un conte. Mais nous voilà bien loin des Contes Cruels, loin des frères Grimm, loin d’Andersen, loin de tout : dans un village dont le nom semble sortir de Tolkien.
Le Fond du Puits. Les contes se déroulent très souvent dans un pays lointain, des temps anciens, ici le lecteur a plutôt l’impression d'être dans une France perdue du début du XXème siècle. Prêtre, école et instituteur, villages et asiles. L'écriture de Coulon semble également provenir de cette vieille France un peu rance. Un lexique soigné, des expressions désuètes (les messieurs), des métiers hors du temps (embaumeur, restaurateur de meubles). Mais là où le conte utilise des figures symboliques fortes, joue sur les mythes ou les variations, Coulon nous propose une sorte de jeu de rôles. On y trouve le village (la maison, l'école et l’ancienne maison de l’institutrice, l'église et le presbytère, des rues), un bois et une rivière. Le décor est suffisant : un croquis sur la nappe. Les personnages ? Des figurines que l’on va déplacer. Les cartes principales : le monstre, son papa, le prêtre et l’ancienne institutrice. Et puis monstre deux, sa sœur, ses parents anecdotiques. Quelques cartes secondaires : les vilains garçons, les messieurs, les villageois anecdotiques et le nouvel instituteur en PTS. Une centaine de pages. Monstre UN apparaît, trois cases à gauche, deux cases à droite. Monstre deux apparaît. Surprise : ce n’est pas lui le vrai Boss. Deux cases à gauche, jet du sort (comme dans Harry Potter). Salut final, tomber de rideau. Ce livre, présenté comme un roman (!), est victime d'indécision. Les personnages n’ont pas l’outrance du grotesque, pas la consistance de l’hommage, pas non plus l’ironie ou les lectures multiples de la satire. La narration joue sur des ressorts connus, sans les tordre ou en jouer. Les oppositions beauté / laideur, mort/vie ou innocence/culpabilité sont celles que l’on retrouve sur les réseaux. Simplistes, attendues. Coulon 2.0 doit avoir pour but la consécration des listes de lecture validées pour le brevet. C’est tout à fait louable.
Murmuration. Sylvie Germain. 2/01/2026. Albin Michel, 208 p. 19,90€
Il est des mots que j’aime dans la langue française, le plus souvent difficiles à traduire. Convenu par exemple : un mot rond, matois, hypocritement sympathique. Le mot qui me venait constamment à l’esprit en lisant ce très court roman. Un roman au très beau titre, que l’on ne retrouve ni dans l'unicité d’une voix, ni dans une multiplicité de personnages ou de mots. Roman sur les mots, à travers un écrivain que l'écriture quittera peu à peu. Ou est-ce l’envie, le courage d'écrire ? Ou tout simplement une lassitude de la vie en général, ou une inadéquation entre le réel et les mots ? Peu importe, les pages de Germain sentent le salon. Pas même le salon littéraire, plutôt cette petite pièce peu aérée dans laquelle trois fauteuils entourent une table ronde où trône un service à thé Edwardien, aux rideaux à l’ourlet fleuri et à la télévision incongrue dans sa niche murale. Cela sent un peu le rance là-dedans, l'apprêté pour un visiteur trop longtemps attendu. Et pourtant la maison est de bonne tenue, tout est bien écrit, l'idée centrale validée après une réflexion soigneuse. La poussière soigneusement essuyée. Quelle bonne idée que d'écrire sur l'écriture, les mots, sur un écrivain plutôt déphasé, et à travers lui pouvoir glisser quelques messages profonds sur notre époque. Et, plus intimement, (re) faire une déclaration d’amour aux mots. “Déjà vu” aurait pu s'appeler l’ouvrage. Le style en est passé comme une vieille croûte de vide-greniers, mais il n’est pas en soi si désagréable que cela. “Sigrid se demandait ce que deviennent les mots à la mort du dernier vivant qui en gardait la connaissance, l’usage, la saveur. Les mots orphelins sombraient-ils dans un silence irréversible, ou s’en allaient-ils bruire dans quelques limbes linguistiques ? Elle avait suggéré à Samuel d’écrire un roman sur ce sujet.” L’auteure se distancie de son personnage dans un compte-rendu clinique. Les temps des premières pages, passé simple et imparfaits laissent ensuite la place à un présent censé être plus inclusif, plus actionnel, mais qui reste très froid par les choix de verbes, la distance physique entre le personnage et son environnement (fenêtre, trottoir, lit). Le ton est plus difficile à supporter, superficiel et acide à la fois. Les chapitres s'enchaînent chronologiquement, mesquinement courts, bâclés plus que rapides. On retrouvera des bribes de l’enfance de notre auteur plus tard, mais rien dans cette course (ce petit trot) vers le grand néant rien n’a vraiment d’importance. Bien au contraire. Personne ici n’est aimable, ou détestable, nous ne croisons que des pantins inaboutis, des silhouettes fugaces, qui traversent un paysage inexistant. Lorsque la plume de l’auteure s’attarde un peu c’est pour faire montre d’un manque d'empathie pour ses créations, voire d’un mépris (les parents), assez surprenant. (Non, je ne parle pas du mépris de classe du personnage principal envers ses géniteurs). Des choix d'écriture surprenants ont également été faits. Passons sur les préfaces de chapitre où les vers de Dickinson sont suivis d’une traduction simpliste, passons sur les inserts Hugoliens d’une lourdeur tout Hugolienne, mais était-il vraiment nécessaire de nous proposer, en italiques, DEUX pages censées être deux mauvaises pages d’une œuvre de notre auteur en déliquescence ? Un livre qui plaira sans doute aux nostalgiques d’une littérature sans risque, d’auteurs bien élevés, aux amateurs de variations proprettes sur les grands thèmes chers aux auteurs sérieux.
Et je dois dire que je préfère à “murmuration : acte de murmurer" ” le mot qui décrit si bien ce mouvement magique d’un gigantesque vol d'étourneaux juste avant de se poser. Mais, bon, cela n’a rien à voir avec ce petit livre.
Alain Faurieux
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