Griffes 31 (par Alain Faurieux)
Le crime du Paradis, Guillaume Musso. 2026. Calmann-Levy. 480p. 22,90€
Et bien voilà, je viens de finir le dernier (ne pleurez pas, il y en aura d’autres) Musso. Le plus gros vendeur français. Belle couverture. Vraiment : un côté vintage aux douces couleurs pour attirer de la mamie à sa petite-fille, du geek du lycée au prof de français à la plage. Un livre pour les gens avec du goût. Une lecture pas désagréable, sur la première moitié en tout cas. Ensuite on se lasse. Et la fin ressemble aux derniers épisodes de Lost, plus personne au gouvernail, laissons le bateau dériver vers les récifs et se fracasser. Le Pitch ? Un roman policier (PAS un polar) inspiré du Agatha Christie pour lequel la reine de l'énigme s'était inspirée de l’affaire Lindbergh. Mais un roman dans lequel l’auteur (M le grand) prend la parole, sandwich-like, pour bien nous montrer que c’est là un peu plus que votre distraction habituelle. Un des personnages serait le grand père de M, héros réel utilisé comme personnage dans un faux roman d’un des personnages du récit, permettant par ailleurs un final en poupées russes.
Dommage qu’elles aient l’air fabriquées à Taïwan. L’intrigue est donc, volontairement ou pas, gentiment ringarde, les personnages tellement nourris aux clichés qu’ils en sont près d’exploser. Clichés professionnels : on passera en revue les flics incompétents, les anciens voyous revenus dans le droit chemin, les nurses (ça sonne mieux qu'infirmières), les réalisateurs de cinéma. Clichés raciaux/nationaux ou régionaux, des americains aux italiens, en passant par les charmants dialectes des Niçois. Portraits préfabriqués d’homosexuel(les) ou d'handicapés, motivations psychologiques gênantes...bref, du tout public très grand public. Le style ? En voici un des plus beaux exemples : « Cheminant à travers champs, Joseph se laissait porter, faisant corps avec la nature. L’emprise du soleil, tempérée par une brise légère, diluait ses pensées. Tous ses sens étaient en alerte et prenaient le pas sur la réflexion. Les cigales ne chantaient plus, elles donnaient un concert symphonique qui déversait ses décibels dans la campagne parfumée. Les odeurs étaient entêtantes : eucalyptus, lavande, thym, romarin offraient un bouquet olfactif résineux et camphré. »
C’est beau, hein ?
Ce que veulent les Français, Jordan Bardella. 2025. Fayard, 400p. 23,90 €
L'ouvrage politique est rarement doté de grandes qualités littéraires, les exceptions sont rares. Deuxième œuvre déjà pour Jordan. Je ne sais pas qui l’a écrite cette fois mais c’est beaucoup, beaucoup mieux. Au lieu de la non-entité du premier opus nous avons un vrai style : léger et délicat. Qui participe de l’imagerie d’Épinal et de la vie des saints. Passons sur le titre, notre homme sait ce que veulent les Français et va nous le dire. Prophète en son pays. La construction est un peu lassante, mais efficace : un portrait, ou plutôt le récit d’une vie, puis la question rituelle “que diriez-vous à Macron s’il était en face de vous ?”, puis la morale (peut-être finalement sommes-nous dans la fable) énoncée par l’homme que la photo de couv’ rattaché à Mauriac, Malraux, voir même au Général. Les figures rencontrées sont imprescriptibles : boulanger, agriculteur, infirmière, entrepreneur, militaire. Les vies exemplaires. Le style permet une lecture rapide et agréable : les descriptions sont précises, les adjectifs nombreux et faciles à appréhender sans être simplistes. Le décor est minimal, l’accent est mis sur la personne du chapitre et son interlocuteur. Bien sûr il ne faudra pas s’interroger sur d'où viennent les personnages. La France est si petite que beaucoup, dans un souci de franchise digne de louanges, se révèlent venir de moments médiatiques de l’auteur ; visite en plein Covid, rencontre de groupe, meeting.... Ne pas s’interroger sur, en filigrane, l'importance peut-être (peut-être) démesurée donnée à la femme au foyer. Il y a une entrepreneuse dans le lot, bon sang. Ne pas s’interroger sur le manque d'idéesu ou de propositions. Ce n’est pas le sujet. Le sujet ce sont les Français qui travaillent. Ne pas s’interroger sur l’absence de certains français la liste est longue). Ne pas s’interroger sur l’audace d’un chapitre en particulier, la visite de Bardella en Israël. Qui m’a mis un sale goût en bouche. Le style a nouveau fait tout. Le système de temps nous rend partie prenante d’une narration piégée. L’auteur n’est pas responsable de ce qui est dit dans son ouvrage : il n’est que le dépositaire d’une parole, celui qui écoute et rend compte. Tout est faussé bien sûr, mais nous pouvons nous laisser aller à y croire. L’histoire est triste mais belle. Y aura-t-il une suite ? Ce que j'amène aux Français ? Sans doute. D’ici moins d’un an, calendrier oblige. Ou bien le lecteur restera dans sa suspension d'incrédulité. Ce livre est donc une réussite. Un atout majeur, pas pour une bibliothèque bien sûr, mais pour une marche vers 2027. L'auteur de ce livre a dû litre Le Prestige de Christopher Priest. Rendre essentiel l’anecdote et effacer toute trace de l’essentiel. Chapeau l’artiste.
Protocoles, Claire Debré. 2026. Flammarion, 144p. 19€
Une grosse heure de lecture. Un petit volume qui aurait pu être excellent s’il avait été réduit de moitié. Protocoles, c’est le titre. Avec une couverture ridiculement à contre-sens où notre autrice pose sur fond de barreaux, tête rasée. Rendre sexy (et /donc ?) féminine la figure du condamné et de là sa mort par une photographie d’un ringardisme de publicité de parfumeur, c’est nier le projet affiché du bouquin, non ? Mais quel est-il d’ailleurs ce projet ? Parce que placer côte à côte le sort des condamnés à mort aux États-Unis et celui de l'espèce humaine tout entière, c’est un peu (un peu) simpliste. Ou bien placer le vide de sens / le vol du sens de leurs derniers jours en regard du vide de la vie de notre auteur, c’est peut-être un peu (un peu) total-nombrilistique. Et c’est dommage, car lorsque le style de Debré (un peu seventies, nouveau roman, de l'expérimental documentaire) cisaille la phrase jusqu'à l’os et met à nu le squelette de ces cérémonies administratives, c’est fort. Très fort. Alors pourquoi cette décision de ne pas garder une structure protocoles (quasiment) intouchés, protocoles vus en action et protocoles d’approche par notre avocate-devenue-journaliste…et jeter le street movie niaiseux d’une blasée supplémentaire remplaçant Paris par Los Angeles. Absence éditoriale ? J’m’en foutisme généralisé ? Calendrier de parution ?
Une grosse heure. Une erreur.
Alain Faurieux
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