Griffes 27 (par Alain Faurieux)
Anne Berest, Finistère. 2025 Albin Michel. 432p. 23,90€
Oui, encore une ”saga familiale”. Avec des variations. Pour une fois ce n’est pas un hommage à/règlement de comptes avec la mère de l’auteur(e). Il faut dire qu'apparemment Anne Berest a déjà traité (deux fois) le côté maternel. Mais on a droit au nombrilisme habituel : l’Auteur, sa vie parisienne, ses succès littéraires et ses rapports difficiles avec papa. Construction ? Une première partie censée être rédigée à partir de cahiers d'écolier. Le meilleur du volume, notre auteur ne se donnant même pas la peine de donner, par la forme ou le style, une idée des dits cahiers. Le livre s'appelant glorieusement Finistère, on y trouve l’origine de tout : l'arrière-grand-papa (père de l’auteur des cahiers) fondateur de la première coopérative du pays de l'artichaut. Puis on passera à son fils, à oublier en raison d’un manque de nécessité narrative et de l’inexistence d’un prétexte quelconque à sa présence dans ces pages. Puis viendra le papa d’Anne, dont l’histoire nous sera contée sous la forme de petits (voire très, très très petits) chapitres. Plus de cahiers cette fois ci, principalement des entretiens, se déroulant après la découverte par notre auteur de la grave maladie de son géniteur. Dernière partie (celle qui chevauche plus ou moins maladroitement toutes les autres) l’enfance, la jeunesse, le passage à l'âge adulte et le regard en arrière vers tout cela de devinez-qui.
Anne Berest a une particularité : elle n’a strictement aucun style. Pas même celui d’une fameuse collection destinée aux nuls. Ce serait niais ce serait mieux. Tout ce que l’on peut dire, c’est que ce trop gros volume est écrit en français, une langue correcte. Des phrases articulées logiquement, des liens logiques et grammaticaux corrects. Des dialogues en bois. La pensée est profonde : « C’est ainsi que les Français de l’Est devinrent des « réfugiés » pour les Français de l’Ouest. On est toujours l’étranger de quelqu’un. », les sentiments aussi : « Lélia regarda Pierre, son beau visage blême, son mélange de calme et de stupeur. Elle aimait tout de lui. Sa beauté, son étrangeté, son rapport compliqué aux choses simples de la vie. ». Les descriptions sont descriptives et les faits solides. Le lecteur apprend ainsi que l’auteure est aussi créatrice d’une petite maison d'édition, spécialiste de l'écriture de biographies pour autrui. Passionnant. Mention spéciale pour une utilisation du passé simple qui rappelle le Cm2. À éviter.
Polyphonie Penthésilée. Liliane Giraudon. 2021, P.O.L. 144p. 28€
Ce livre est sans doute une réussite. Il doit ressembler à ce que voulait son auteur. Une sorte de petite rivière charriant des morceaux d’Homère, des bribes de souvenirs intimes (mort et agonie de l’être aimé, amour et souffrances), des bouts de grammaire, des anti-aphorismes, des bouts de Shoah, des fragments féministes et post-itou, des éclats de vulgarité adolescent-porn style, des citations, des italiques (quelquefois les deux à la fois). La centaine de pages est bien sûr sous l’égide du Vieil aède, inversé, combat oblige. La petite rivière coule tout doucement. La disposition des blocs de mots le montre : elle zigzague entre les déchets du monde ancien, elle charrie barbaque et étrons. Ce doit être une réussite. Pas la peine de montrer quelques extraits, tout y est extrait d’anciennes mines ou d’anciens charniers. C’est le flot qui compte. Ou le ruissellement. Ou l’imprégnation. Qu’ai-je ressenti ? De l’énervement, de l’ennui, du déjà-vu (en français dans le texte), jamais de plaisir, mais quelques bouffées d’empathie mal définie. À qui comparer Liliane Giraudon ? J’ai pensé à Boulez ; rupture, innovation, technique hors pair, emballage classieux et reconnaissance de l’élite. Parce qu’il ne faut pas s’y tromper : on a bien là, derrière la rebelle qui déconstruit le poème et s’attaque à la main-mise du patriarcat sur le vers, un produit pour l’élite. En clins d’œil et entre-soi. Qu’en retiendrai-je ? Pas grand-chose sans doute. Et une question me trotte à l’esprit depuis la dernière page : ai-je jamais lu un volume de chez P.O.L. qui m’ait plu ?
Bon, allez, deux citations. La première est (peut-être) du quatrième degré :
« N’oubliez pas que chaque peuple
mérite le gouvernement qu’il tolère »
La seconde sans doute pas :
« Ils disaient qu’ils disaient quand ils disaient
hommes pleins d’hommes
une poésie patriarcale bien verticale
manifestes comiquement phalliques »
Et ainsi de suite.
Le Journal d’un Prisonnier, Nicolas Sarkozy, Fayard 2025. 216p. 20,90
Ceci n'est pas un roman, l'auteur lui-même l’écrit. Il ne sera donc pas nécessaire de faire jouer une quelconque suspension d'incrédulité devant les invraisemblances du récit. Cela s'appelle “journal” et n’en possède que peu de caractéristiques (repères chronologiques, impressions intimes jetées sur la page, cycles et cassures). Le prisonnier du titre n’est déjà plus (a-t-il été ?), à aucun moment il ne tient son journal ; il observe tout cela d'une hauteur olympienne. L’imparfait met l'auteur à distance, Ce qui n'empêche pas quelques très gros mensonges d'écriture : “le prisonnier” écrit sept à huit heures par jour, a une réunion journalière avec l'administration, court une heure chaque jour sans faillir, donne de nombreux (très nombreux) coups de téléphone le matin, croque quelques barres chocolatées et minaude devant un yaourt, reçoit des visites, prie, reçoit sa famille, lit. Et va se coucher très tôt après une journée de... faites le calcul. Comment aborder cette chose alors ? Par l'écriture cela semble... gênant. Mais sans doute vaut-il mieux oublier qui est l’auteur. Même si c’est impossible, car IL ne parle en fait que de lui. De l’homme (peu), de l’ancien président, du président, de l'homme politique, de l’homme de famille, des amis de l’homme, de ses anciens amis, de ses faux amis, de ses ennemis. J’essaierai de m’en tenir à ce que l'écriture nous dit de l’homme. Je n’utiliserai pas le mot style, car il n’y en a strictement aucun dans ces quelques pages. Ni la lourdeur des lignes ”écrites” par le jeune Jordan, ni les tournures boursouflées de De Villiers, ni...Rien. Mais IL a écrit tout ça lui-même dit-il. La construction est un peu plus simple. Pour ne pas dire simpliste. 10% des pages consacrées au prélude (Carla m'aime, mes enfants m’aiment, les gens m'aiment et qu'est ce qui m'arrive), 10% en coda (les gens m'aiment, Carla m’aime, vous allez voir ce que vous allez voir). Entre les deux la trame des jours (20 !) sert à dresser des listes, des listes de noms en mode règlement de comptes, des listes de défauts/péchés véniels qui bien sûr se révèlent en fait être des atouts. Surprise ! Des listes de preuves d'innocence, des listes de visites, de visites possibles. Et des anecdotes. La plupart datant un peu. Et des remerciements qui sentent bon le roué, notre camelot distribue les accessits, félicite les martyrs de la condition humaine. C'est quelquefois surprenant (J.M. Apathie), voir amusant (l'adorable Marine en compagne de chaînes). Toujours exagéré, notre Nicolas a manqué #Metoo mais se rattrape sur #Toomuch. Le journal dites-vous ? Ah oui... quelques mots sur le gris des choses, le tout petit gymnase (il oublie de dire que ce n'est pas celui des prisonniers, mais des gardiens), la petite fenêtre, le petit miroir trop bas. Et toujours le refrain : comment un innocent peut-il se retrouver ici ? (Voir listes). Notre Dantès rencontre lui aussi sa voie vers la salvation, en la personne d'un personnage échappé aux romans de gare des années 50. Le côté avocats est moins clean. Après avoir beaucoup prié au pied de son (petit) lit, il promet d’aller à Lourdes et de se venger de tous ceux qui l'ont conduit dans ce cul-de-basse- fosse. Le moteur même de la conspiration (car conspiration il y a : les habituels coupables-juges rouges et autres détritus-sont alignés au portail métaphorique de l'enfer), ce moteur donc manque cruellement à la narration. Treize années d’acharnement contre le héros (qui regroupe en un seul nuage noir les différentes accusations), des juges et des juridictions différentes, et on cherche encore les motifs des méchants. Bien sûr il y a la belle Carla et la jalousie, la volonté certaine de ceux-que-l'on-ne-nomme-pas (la gauche, objet indéfini mais malfaisant) de faire du mal à la France (vous suivez ?), mais cela reste un peu… imprécis.
Alain Faurieux
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