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Graffiti Palace, A.G. Lombardo, par Yann Suty

Ecrit par Yann Suty le 25.06.18 dans La Une CED, Les Chroniques

Graffiti Palace, A.G. Lombardo, Seuil, mai 2018, trad. anglais (USA) Charles Recoursé, 400 pages, 22 €

Graffiti Palace, A.G. Lombardo, par Yann Suty

 

La mythologie reste une source d’inspiration inépuisable pour nombre de romanciers, cinéastes ou scénaristes. Elle est si riche, elle semble avoir inventé toutes les situations possibles et imaginables que le rôle d’un créateur n’est plus que d’en donner son interprétation, en tentant de se la réapproprier avec plus ou moins de talent. Parfois, l’emprunt est subtil et ne se découvre qu’après avoir détricoté les fils de la narration. D’autres fois, les allusions sont particulièrement flagrantes, voire insistantes, comme un graffiti beaucoup trop chargé (pour établir un lien avec la thématique du roman de A.G. Lombardo). Graffiti Palaces’inscrit clairement dans la seconde catégorie en s’emparant du mythe d’Ulysse pour une nouvelle odyssée qui se déroule cette fois-ci en 1965 à Los Angeles, au cours d’un été qui n’en finit pas, alors que la ville vient de s’embraser suite à une arrestation un peu trop musclée d’un Noir par les forces de police.

« J’essaye de rentrer chez moi et des gens essayent de m’en empêcher ».

Comme dans Ulysse, c’est donc l’histoire d’un homme qui cherche à retourner chez lui, mais qui n’y parvient pas. Cette fois, c’est à cause d’une insurrection populaire qui a gagné une banlieue noire défavorisée. Emeutes, pillages, affrontements avec des policiers empêchent notre Ulysse, renommé Americo Monk – un Noir un peu trop clair pour certains, trop foncé pour d’autres –, de retrouver le chemin de sa maison et de sa Pénélope, la douce Kharmann Ghia, qui, de son côté, doit subir les assauts de prétendants. « Tous les faux amis de Monk qui festoient, dévalisent son bar et essayent même de lui voler sa femme avec des bagues de fiançailles improvisées ». Quant au fils, Télémaque, il n’est pas rebaptisé, et pour cause, il ne sortira du ventre de sa mère que dans quelques mois…

Quelle « guerre de Troie » Monk a-t-il mené pour se retrouver si loin de chez lui ? Il est parti étudier les graffitis. Car Monk est un « graphologue urbain, un sémioticien du graffiti ». Il recense tous ceux qu’il découvre dans un carnet, les symboles de gangs, comme les signatures des graffeurs d’art ou celles des malfrats. Il y ajoute leurs localisations, des explications, des affiliations. Il découvre des styles et des motifs récurrents, établit des interconnexions. Son carnet s’avère ainsi une mine de renseignements. Il est convoité par les flics qui suivent les gangs, mais aussi par les gangs qui le considèrent comme un espion et qui craignent de se faire dénoncer.

« Parfois des gangs posent des tags bidons pour leurrer l’ennemi ou dénicher les traîtres. Il paraît même que les flics le font pour infiltrer la ville. Il sait que les signes peuvent être une sorte de nouvelle physique, que les règles sont chamboulées ; le sémioticien progresse dans la pénombre de l’incertitude : le message, l’émetteur, le récepteur, les sens peuvent s’altérer, changer dans le temps et l’espace ».

Monk s’est aventuré loin de chez lui pour mener à bien son projet que d’aucuns ne comprennent pas (« Il part toujours dans tous les sens… sa vie n’a aucun sens »), d’autant moins quand une charmante dulcinée l’attend (« Pourquoi est-ce qu’il la quitte aussi souvent pour partir en virée avec son drôle de carnet et ses dessins de graffitis ? »). Et quand la ville prend feu, les distances semblent s’agrandir inexorablement. Les mètres deviennent des kilomètres, les rues prennent des détours et vous soufflent toujours plus loin comme… le vent d’Eole. C’est comme si, à chaque fois qu’il effectuait un pas en avant, Monk devait en faire deux de côté et trois en arrière. Il faut dire qu’il se retrouve obligé d’affronter une foule de personnages plus improbables les uns que les autres : gourous religieux, harem, caïds mexicains, dealers d’opium de Chinatown, sorcières vaudou, vieil aveugle, des pillards, des soûlards, des groupes jetant briques et bouteilles… autant de personnes qui font office de Sirènes, du cyclope, de Circé, de Calypso. Et on aura même le droit à une exploration des Enfers par le biais d’une visite dans une morgue.

Monk est un Ulysse des années 60 ? Monk est donc aussi un petit rusé. Pour retrouver son chemin, il lui faudra déchiffrer la ville, et notamment les graffitis qu’il a répertoriés et qui, au final, constituent une espèce de carte. Pendant ce temps, sa Pénélope « va attendre, pas en tricotant patiemment car elle n’a pas d’aiguilles à tricoter, mais elle a l’aiguille de son électrophone et elle va passer tous leurs disques, tisser les chansons les unes avec les autres jusqu’à ce qu’il revienne ». Une citation qui montre que la subtilité des références mythologiques l’est parfois tout autant qu’un graffiti posé sur un mur d’un blanc immaculé.

Pour autant, malgré quelques lourdeurs (mais ce côté insistant ne devient-il pas finalement un jeu, où chaque élément du décor ou de la narration peut revêtir un caractère homérique ? où chaque élément devient un signe ?), le livre est loin d’être déplaisant. Le personnage principal est sympathique, bien que son incapacité à rentrer chez lui frôle parfois la mauvaise foi et qu’il semble se complaire à se créer de nouveaux obstacles. Mais s’il rentrait chez lui tout de suite, l’histoire tournerait court… Et comme le héros grec des siècles avant lui, il trouve nombre de prétextes pour repousser son retour, comme s’il préférait mener sa petite vie d’aventures. Car il sait que, une fois de retour chez lui, il faudra qu’il se range pour de bon. Il va avoir un enfant, il aura des responsabilités à assumer, un foyer à entretenir… Signe des temps (?), le nouvel Ulysse restera fidèle à sa Pénélope et n’ira pas fricoter de trop près avec les tentatrices qui, pourtant, ne manquent pas. Le nouvel Ulysse a beau vivre dans les années 60, il ne prône pas l’amour libre.

Le contexte des émeutes est bien campé, le soulèvement de la population est rendu avec un certain brio, mais le côté mythologique transforme la narration en une série d’épreuves. Celles-ci s’enchaînent sans véritable lien sinon celui d’écarter toujours un peu plus Ulysse de son port de base. Il y a un côté répétitif. L’auteur aurait peut-être gagné à supprimer certaines séquences ou à couper des scènes. Il a toutefois la bonne idée de jouer sur la perception où Monk en vient à se demander s’il n’est pas victime d’hallucinations.

Graffiti Palaceest aussi, comme son titre l’indique, un livre sur le graffiti. Malheureusement, malgré quelques belles envolées, les amateurs de la discipline risquent de rester un peu sur leur faim. Il faut dire que l’auteur n’a pas choisi la facilité en plantant son histoire dans une période que l’on pourrait qualifier de « pré-graffiti ». Certes, le graffiti existe depuis la nuit des temps ou presque, mais sa version « moderne » a véritablement éclaté dans les années 80, sous l’impulsion de graffeurs new-yorkais type Taki 183, Stay High 149 ou Tracy 168. On aurait plutôt conseillé à l’auteur de se servir des émeutes de Watts, au début de 1992, pour avoir une matière picturale plus forte. Il a choisi 1965. Supposons que c’est pour s’attacher aux prémices d’un mouvement et le lier à des revendications identitaires et sociales, comme si l’un et l’autre étaient inextricablement liés. Le livre est peut-être plus subtil qu’il n’y paraît.

 

Yann Suty

 

A.G. Lombardo est né à Los Angeles est enseigne dans un lycée public. Graffiti Palace est son premier roman.

 

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A propos du rédacteur

Yann Suty

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Yann Suty est écrivain, il a publié Cubes (2009) et Les Champs de Paris (2011), chez Stock