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Fou de Paris, Eugène Savitzkaya (par François Baillon)

Ecrit par François Baillon 08.04.26 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Poésie, Les éditions de Minuit

Fou de Paris, Eugène Savitzkaya Éditions de Minuit – Octobre 2023 144 pages – 17 €

Edition: Les éditions de Minuit

Fou de Paris, Eugène Savitzkaya (par François Baillon)

Mais de quel fou nous parle-t-on exactement ? Telle se pose la question et demeure-t-elle à la lecture de cet ouvrage qui, sous couvert du sous-titre « roman », ne se présente pourtant pas de façon romanesque. Eugène Savitzkaya nous a déjà fait ce coup. Le poète s’y révèle bien davantage. Et quant à la question du fou, si son identité doit être recherchée, il se pourrait bien qu’elle se situe entre un fou universel, « un fou comme un autre », déambulant au sein de Paris assoupi dans sa période de confinement et de post-confinement : « Il ne faut pas oublier que la folie est contagieuse autant que la lèpre couronnée, le Covid-19, le choléra (…) et les révolutions de palais. » (p. 30/31)… entre un fou universel, donc, et Hégésippe Moreau, poète du XIXème siècle quelque peu oublié et peut-être rendu fou par son histoire personnelle.

Ne cherchons là ni intrigue ni progression narrative – cependant, nous conviendrons que toute personne folle ici connaîtra bien une progression, à tout le moins imaginative. Notre véritable guide est la poésie. Évidemment, le sens du titre nous convie autant à rencontrer un amoureux de Paris qu’à celui qui cherche à s’échapper de cette « cité d’impertinents » (p. 72), au point de flirter avec la démence. Parmi ces circonvolutions asphyxiantes autant que soutenues par un désir irrépressible d’ailleurs, quelques accents dénonciatifs parviennent à être placés : le sort des animaux est convoqué, par exemple…

« … ils chantent les faons sauvages qu’égorgent les garde-chasse des châtelains gras et lourds. On entend le chant des vaches et des vachettes. Toute chair est bonne à qui sait l’accommoder. On entend les jurons. On entend les coups de nerf de bœuf, le fouet indispensable. » (p. 35)

La conscience de la vie animale est telle que le fou lui-même, prisonnier de son délaissement, s’initie peu à peu à une métamorphose ultime, envisagée comme le stade le plus désirable : « De longues promenades en longeant les rivières, au bord de la Bièvre et, plus loin, de la Voulzie et du Loing, et l’observation attentive des castors actifs en amont de Paris, l’ont amené à désirer un devenir animal afin de se désolidariser de l’espèce humaine tout entière… » (p. 72) Eugène Savitzkaya se joue de la multiplicité d’un contexte unique en son genre : la Voulzie, souvent évoquée, est une poésie d’Hégésippe Moreau. Et la Bièvre, transformée en nom commun, devient un castor, cette idéalité à laquelle tend notre fou. Acceptant la fonction altérite de sa nature, celui-ci ne se prive pas d’une légère joute ironique à l’égard de ceux qui sont encore ses congénères : « Il se doute bien que l’évolution sera lente et qu’il devra franchir bien des obstacles. Pour les incisives, c’est déjà bien parti, les ayant eues très tôt longues comme tous les poètes, tranchantes et en biseau comme les lames des outils du sabotier. C’est bien connu, les poètes ont les dents longues, cependant moins longues que celles des romanciers. » (p. 73)

La voix du désespoir, celle d’Hégésippe Moreau, sourd comme un écho persistant, poussant sans doute au vœu d’une primitivité à retrouver : « J’étais autant pluie que vent, chêne qui gémit dans l’ouragan et goutte d’eau creusant la pierre la plus dure, goutte par goutte. Je participais du moindre et de l’immense. (…) Elle me pilotait dans les ténèbres et me conduisait comme la pente entraîne le moindre ruisseau. Et je la suivais avec l’humilité d’un cours d’eau. (…) Lorsque je la perdis, je perdis la plupart de mes connaissances (…) L’écharpe est le seul objet que j’ai pu garder de ce rêve dont tous les fragments jonchent les artères de la ville. » (p. 69)

Parallèlement à cette aspiration aliénante, des tisserandes sont investies d’une mission qui semble ne jamais finir : « Cousant à une cadence insensée au milieu d’un dimanche de mai ou de juin, parmi les pétales et les corolles déployées. » (p. 116) À l’instar de Pénélope, leur activité est égale et patiente, reprise à l’infini, et interroge quant au statut de l’espoir qu’on y place : cet espoir est-il vain ? Est-ce là l’éternité ? Quand les retrouvailles physiques s’annonceront-elles enfin ? « … les enfants confinés chantent un chant monocorde. Je l’entends, accompagné à la machine à coudre, à coudre les linceuls quatre à quatre. La machine à coudre est-elle la machine à voler ? Est-elle montgolfière ? C’est un très long et tranquille miaulement d’ennui. Il scande l’espace ouvert du temps, son moulin, sa grande baratte au barattage du lait céleste. Confinement confine à confins et unit les nations à la limite de l’extrême… » (p. 112)

Certes, Eugène Savitzkaya ne nous parle pas d’autre chose que du confinement de ce premier quart de siècle. Mais il invite son lecteur à un voyage poétique de haute tenue, entraîné par une langue aussi élégante que recherchée, sculptée par divers motifs, mouvante et sinueuse, tout comme ces pensées qui gondolent et qui, dans un périmètre restreint, nous renvoient au même point – tout comme ces affluents de la Seine que l’on observe de loin et qui nous charrient vers la profondeur de la vase où glisse le silure. Le silure, seul maître de son destin, car seul il est libre de ses louvoiements physiques. L’importance de ce livre, qui n’est ni un récit ni un poème, mais qu’on peut un peu orienter comme tels, se situe dans les mots et la magie de leur résonance, si ce n’est de leur irradiance, dans le périple onirique que leur simple support propose. Un tel texte ne saurait donner naissance à une quelconque adaptation cinématographique sans qu’on y trahisse son essence. On est ébloui, parfois déstabilisé, interrogatif et envoûté, et quelques échos de cette vie étouffée et ralentie, libérée de tout véhicule, continuent de s’infiltrer çà et là : ceux de l’envol affirmé et sec d’un duo de pigeons sur un toit, ou ceux de tintements de vaisselle échappés de fenêtres nocturnes.

En 2024, Fou de Paris remporte le prix Jacques Lacarrière qui « distingue tous les deux ans un texte francophone de grande exigence littéraire ».

François Baillon


Eugène Savitzkaya est un écrivain belge de langue française, né en 1955. Il a publié ses premiers poèmes à 17 ans, ce qui lui a valu en Belgique et en France une reconnaissance précoce. Il est pensionnaire de la Villa Médicis de 1987 à 1989. En 1994, il reçoit le Prix triennal du roman pour Marin mon cœur (Éditions de Minuit). En 2015, il reçoit le prix Victor-Rossel pour Fraudeur (Éditions de Minuit).



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A propos du rédacteur

François Baillon

 

Diplômé en Lettres Modernes à la Sorbonne et ancien élève du Cours Florent, François Baillon a contribué à la revue de littérature Les Cahiers de la rue Ventura, entre 2010 et 2018, où certains de ses poèmes et proses poétiques ont paru. On retrouve également ses textes dans des revues comme Le Capital des Mots, ou Délits d’encre. En 2017, il publie le recueil poétique 17ème Arr. aux Editions Le Coudrier.