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Entretien avec Éric Dupont, La Fiancée américaine

Ecrit par Laurent Bettoni 27.08.14 dans La Une CED, Entretiens, Les Dossiers

Entretien avec Éric Dupont, La Fiancée américaine

 

Éric Dupont enseigne la traduction à l’université McGill de Montréal et est romancier. Son dernier ouvrage en date, La Fiancée américaine, est paru en avril 2014 aux éditions du Toucan. Au Québec, il connaît un très large succès. Il a obtenu le prix des Libraires du Québec et le prix des Collégiens du Québec (en Amérique du Nord, les collégiens sont les étudiants universitaires). Mais ce n’est pas tellement ce qui compte. Non, le plus important est qu’avec plus de 700 pages Éric Dupont nous donne l’impression d’avoir écrit un livre presque trop court tant il se lit vite. Que contient donc cet Olni (objet littéraire non identifié) venu de chez nos maudits cousins et qui mériterait de devenir le best-seller de l’été, en France ?

 

Laurent Bettoni : La presse québécoise a écrit que ce livre, qui est votre quatrième roman, est la somme de vos précédents. Êtes-vous d’accord, et qu’est-ce que cela signifie ?

Éric Dupont : Je crois que c’est vrai. Ce roman me cause des insomnies et me trotte dans la tête depuis déjà quinze ans, depuis le jour où j’ai eu envie de raconter l’histoire de cette femme qui part de Gaspésie pour aller à New York. Depuis ce jour, mon ambition littéraire a été d’écrire ce roman. Mais je ne savais pas comment. Tout ce que je savais était que ce sujet était trop gros pour en faire un premier roman, que ce serait trop casse-gueule, que le roman serait long, que l’ouvrage serait volumineux. Je craignais de ne pas être capable de l’écrire et qu’ensuite aucun éditeur n’accepte de le publier. Alors je me suis fait les dents sur des formats plus courts : Voleurs de sucreLa Logeuse,Bestiaire. Pendant que j’écrivais ces livres, la trame de La Fiancée se construisait petit à petit. Ce qui ne veut absolument pas dire que les trois premiers romans n’étaient que des exercices d’écriture. Mais leur écriture m’a mené à celle de La Fiancée.

 

Pouvez-vous nous raconter en quelques mots ce que vous avez mis 740 pages à raconter dans « La Fiancée américaine ?

 

ÉD : Oui, c’est très simple, c’est l’histoire de la famille Lamontagne sur cinq générations. Le livre commence à Rivière-du-Loup – une petite ville de l’est du Québec, sur les bords bord du Saint-Laurent –, en 1918, au moment où la mère, Madeleine, décide de marier son fils à une femme qui s’appelle Madeleine également. Il doit tout le temps y avoir une Madeleine vivante dans la famille. C’est une règle dont personne ne connaît l’origine mais dont tout le monde connaît l’existence. Les Lamontagne ont trouvé une première Madeleine, mais elle est morte de la grippe espagnole après les fiançailles. Alors ils en trouvent une autre, mais américaine. D’où le titre. Cette Madeleine-là donne naissance à Louis – le narrateur de la première partie –, qui s’enrôle dans l’armée américaine durant la Seconde Guerre mondiale, et qui rentre au Québec en 1946 pour ouvrir un salon funéraire. Dans ce salon, Madeleine, qui est décédée en 1933 sans pour autant être vraiment morte, officie en qualité d’hôtesse d’accueil pour les endeuillés. C’est extrêmement pratique, car elle sait ce qu’est la mort et peut répondre à toutes les questions que se posent les clients.

Louis donne naissance à une fille, qu’il baptise tout naturellement Madeleine. Elle monte une chaîne de restaurants et part à New York, en 1968, pour se faire avorter. Mais elle garde finalement son bébé, Gabriel, qui est le narrateur de la deuxième partie. Lui part s’installer à Berlin et se lie d’amitié avec sa voisine, une vielle dame de 72 ans, qui s’appelle Magdalena Berg (encore une « Madeleine La Montagne », en allemand) et qui lui raconte sa jeunesse dans l’Allemagne nazie. Tous deux découvrent des liens intéressants entre leurs deux familles.

Je dois préciser qu’un thème opératique, lyrique, porte tout le roman, il s’agit de La Tosca

 

Justement, de quelle manière la construction de « La Tosca » inspire-t-elle celle de votre roman ?

 

ÉD : La Fiancée américaine comporte trois parties, comme les trois actes de La Tosca. La première partie est celle qui contient ce qu’on appelle du « réalisme magique » – nous reviendrons ultérieurement sur ce concept. Elle se déroule à Rivière-du-Loup et court de 1918 à 1968. Elle démarre avec la naissance de deux garçons, Gabriel et Michel – comme les archanges – enfantés par Madeleine. Cette partie raconte en fait l’arrivée et la vie de la fiancée américaine. Il y a ensuite un bond dans l’avenir, et la deuxième partie rend compte d’une correspondance entre les deux frères, Gabriel et Michel, de 1980 à 2000. Michel vit à Berlin, il est professeur d’éducation physique. Il a renié sa mère, qu’il trouve imbuvable. Michel, lui, est le petit garçon à sa maman et se produit dans une représentation de La Tosca, à Rome. Cette représentation est filmée par un metteur en scène de renom, car Madeleine est devenue riche et finance le tournage. En contrepartie, elle a exigé que Michel soit engagé comme ténor. Mais il n’est pas à la hauteur, le petit Michel. C’est à travers la correspondance des deux frères qu’on apprend qui est Madeleine Lamontagne.

La troisième partie est la partie allemande, celle dans laquelle Magdalena Berg raconte sa jeunesse dans les années 1930, avec, entre autres, l’invasion de la Prusse orientale par l’Armée rouge. À la fin de cette partie, qui coïncide avec la fin du tournage de La Tosca, tout le monde se retrouve à Rome, sur la terrasse du château Saint-Ange, et quelqu’un doit sauter. Comme à la fin de La Tosca, où quelqu’un doit mourir.

 

Qu’est-ce que le réalisme magique et qu’est-ce qui vous a donné envie d’y recourir ?

 

ÉD : Le réalisme magique consiste à injecter une situation ou un élément surnaturel dans le quotidien des personnages sans pour autant les faire évoluer en pleine fantasy. Nous restons dans le monde réel, mais il s’y produit juste un événement surnaturel par-ci, par-là. Cela me permet de faire passer des messages politiques et sociétaux. Dans l’exemple de Madeleine Lamontagne, je montre une femme de 1930 qui meurt et qui est obligée de revenir de la mort, car tous les membres de sa famille sont bien trop empotés pour parvenir à vivre sans elle. Elle les tient tous à bout de bras, elle se donne tant à eux qu’elle n’a même pas cinq minutes à elle, elle n’a même pas le luxe de mourir tranquillement. Elle mourra en fait une seconde et définitive fois, seulement des décennies plus tard. Croyez-vous qu’ils lui en sont reconnaissants pour autant ? Pas le moins du monde. À la fin des années 1950, lorsque la télévision entrera dans la maison familiale, elle causera des acouphènes terribles au fantôme de Madeleine. Les Lamontagne auront donc le choix entre leur poste de télévision et leur spectre bienveillant. Eh bien, c’est cette pauvre Madeleine qui devra s’exiler au couvent proche, là où les religieuses n’ont pas la télé ! Et c’est là qu’elle finira pas mourir vraiment, dans ce couvent, abandonnée des siens… J’ai voulu, bien sûr, que cette anecdote ait une portée féministe. Et je dois dire que le message passe très bien auprès des lecteurs. Une fois qu’ils ont admis l’événement surnaturel comme crédible, ils marchent à fond et adorent le procédé. Tout est question de dosage.

 

Les deux prix littéraires que vous avez obtenus au Québec indiquent que vous avez à la fois un lectorat d’étudiants et un lectorat d’adultes. Qu’est-ce que chacun trouve dans « La Fiancée américaine » ?

 

ÉD : La remarque commune à tous mes lecteurs est qu’après avoir reposé La Fiancée, il leur faut deux à trois semaines avant de retoucher à un livre. Ils ont du mal à se sortir du monde de ce livre et à quitter les personnages, dont les destins les ont émus. Les plus âgés, à partir de 45 ans, apprécient de reconnaître dans le premier tiers du livre le décor de leur enfance et une certaine atmosphère québécoise aujourd’hui disparue. Les plus jeunes, eux, vont me demander si j’invente tout ça ou bien, par exemple, si l’on vendait véritablement des petits Chinois dans les couvents. La réponse est oui, un petit Chinois coûtait 25 cents.

Et pour le dernier tiers du livre, je crois que toutes les générations découvrent le rôle du Canada, au cours de la Seconde Guerre mondiale, dans le camp des alliés. D’autre part, le fait que les populations civiles allemandes aient beaucoup souffert, surtout les femmes, notamment à l’arrivée de l’Armée rouge, n’a jamais été tellement exploité dans notre littérature. Ça, c’est une découverte pour tous les lecteurs, je crois.

 

Vous avez vécu vous-même en Allemagne. De quelle manière cela vous a-t-il servi pour enrichir votre roman ?

 

ÉD : Je suis arrivé en Autriche à l’âge de 16 ans et j’y suis resté un an. Puis j’y suis retourné à 20 ans, pour une année d’études universitaires. Ensuite j’y retournais les étés pour travailler. Et à 23 ans, j’ai reçu une bourse pour suivre une maîtrise à l’Université libre de Berlin. À cette époque, j’étais fauché et je résidais dans l’une de ces constructions socialistes de la lointaine banlieue de Berlin-Est. Je me suis lié d’amitié avec mes voisines. Moi je logeais au 10e étage, et c’est la voisine du 9e qui a servi de modèle à la Magdalena Berg du roman. Pendant que j’étais en cours, mes voisines rentraient chez moi par effraction – elles avaient quand même la clé – pour faire le ménage. J’en avais honte, car je viens d’un pays très féministe.

 

Parlez-nous de vote méthode de travail, le fait de toujours vous plonger en immersion totale dans l’univers et les personnages que vous décrivez

 

ÉD : C’est la méthode Actor’s studio transposée à la littérature. Une de mes références littéraires est John Irving. Lui, quand il veut créer un personnage de cuisinier, il se fait au préalable engager comme cuisiner ou aide-cuisinier durant 6 mois. Je crois beaucoup à cette méthode. Dans La Fiancée américaine, beaucoup de mes personnages sont des chanteurs lyriques. J’ai donc fait quatre ans de chant lyrique pour ne pas dire n’importe quoi sur le sujet. Le professeur de chant, dans le roman, Mme Lenoir, s’inspire très largement d’un des professeurs qui m’a enseigné le chant pendant ces quatre années… une certaine Mme Lenoir aussi, étonnant, non ? À un moment, dans l’histoire, un groupe d’adolescents apprend le chant. Si moi-même je n’avais pas suivi de cours, je n’aurais jamais su qu’un baryton débutant ne peut pas chanter Figaro. J’ai même poussé le vice jusqu’à choisir les professeurs les plus âgés possible pour être au courant des vieilles méthodes de cours de chant ! Pour Gabriel, le narrateur de la deuxième partie du roman, qui est enseignant dans une école de Toronto, j’ai puisé dans ma propre expérience d’enseignant. Il en est ainsi de toutes les situations du livre, aucune ne m’est étrangère.

 

En quoi la manière dont vous avez architecturé votre roman est-elle assez particulière ?

 

ÉD : À première vue, mon récit se compose de digressions. Mais finalement, elles forment un tout homogène et cohérent. Car en fait, ce ne sont pas vraiment des digressions mais des petits cailloux semés comme ceux du Petit Poucet et qui permettent aux lecteurs de trouver leur chemin. Et ils aiment beaucoup ce jeu de piste(s) car ils y trouvent un vrai plaisir de lecture. Il y a plein de petites histoires, qui lorsqu’elles se recoupent bâtissent la grande histoire du livre, elle-même piochant dans les petites histoires de la grande Histoire. Il s’agit là d’une lecture active, dans laquelle chacun peut reconstituer son puzzle, avec un nombre plus ou moins important de pièces, en fonction des différents niveaux de lecture qu’il aura décidé d’y voir. J’ajoute que, tout en se divertissant et en s’amusant, on apprend énormément de choses. La presse a dit que La Fiancée américaine est un livre de prof qui n’écrirait pas comme un prof, qu’il est érudit tout en restant grand public. C’est le plus beau compliment qu’on puisse me faire.

 

Entretien mené par Laurent Bettoni

 

Publications de l’auteur : Voleurs de sucre, roman. La Logeuse, roman. Bestiaire, roman. La Fiancée américaine, roman.

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A propos du rédacteur

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Rédacteur

 

Ecrivain

Laurent Bettoni est directeur éditorial (La Bourdonnaye), chroniqueur pour le mensuel Service littéraire et le site IDBOOX – dédié à la culture numérique –, responsable au sein du GLN (Groupement pour le développement de la lecture numérique) des relations avec les auteurs, et sociétaire de la Sacem.

 

Bibliographie :

Ma place au paradis, roman, Robert Laffont

Écran total, roman, les cow-boys & les indies (édition indé) ; réédition La Bourdonnaye

Les Corps terrestres, roman, les cow-boys & les indies (édition indé)

Le Bois mort, nouvelle, les cow-boys & les indies (édition indé), adapté et diffusé sur France Musique

Léo et l’araignée, récit jeunesse, les cow-boys & les indies (édition indé), adapté et diffusé sur France Musique

Léo et le monstre sans visage, récit jeunesse, les cow-boys & les indies (édition indé), adapté et diffusé sur France Musique

Les Costello, une série mordante, série littéraire, La Bourdonnaye

Arthus Bayard et les Maître du temps, « Penicillium notatum », roman, Don Quichotte éditions.

Le Repentir, roman, Marabout, « Marabooks poche »

Mauvais garçon, roman, Don Quichotte éditions