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Emmanuel Kant au pied d’un feu rouge algérien, par Kamel Daoud

Ecrit par Kamel Daoud le 11.10.16 dans Chroniques régulières, La Une CED, Les Chroniques

Emmanuel Kant au pied d’un feu rouge algérien, par Kamel Daoud

 

Il fait nuit. Vous êtes au volant de votre voiture dans un quartier à peine achevé, dans la périphérie de votre ville. Là où le baril fait pousser le LSP par exemple, et où le ciment arrache les derniers amandiers connus. La route est neuve et il n’y a personne qui vous regarde, sauf un feu rouge. Car le feu est rouge et vous êtes au croisement, et il n’y a personne qui vous surveille. Que feriez-vous ? A Copenhague, vous n’oseriez pas le « griller ». On ne sait jamais : les Occidentaux ont des caméras et la peur du colon est encore vive. Mais là, vous êtes en Algérie. La situation résume la base basique de tout ce qui va décider de ce que nous sommes. Le socle de la morale citoyenne qui n’a pas besoin de policier derrière chaque Algérien ou de la menace de l’enfer derrière chaque acte. Généralement, dans ce cas-là, on a deux nationalités : celle du conducteur qui s’arrête, aussi absurde que cela l’est, qui respecte l’interdit par respect pour la loi, même s’il n’y a aucun policier en vue. La seconde nationalité est celle de l’autre conducteur derrière vous qui se met à klaxonner, qui vous pousse à « griller » le feu parce qu’il fait nuit et qu’il n’y a personne et qui, à la fin, vous dépasse en vous jetant un regard haineux au spectacle de votre imbécillité qui se prend pour la bonne éducation.

Le conducteur qui s’est arrêté est, sur l’échelle de la malice nationale, un imbécile et un agresseur en ce sens qu’il rappelle au second qu’il est mal éduqué et donc un être sans morale sauf sous la contrainte. Le conducteur qui grille le feu rouge est un Algérien, biaisé à la naissance, habitué à résister par l’infraction et à manger en courant très vite. Tous les gens qui respectent un feu de rouge la nuit sont jugés stupides et regardés comme des reliquats de l’assimilationnisme. Tous les gens qui ne remarquent même pas le feu tricolore sont considérés comme débrouillards, aptes au bien-vacant. Pourquoi cette longue parabole pédante et très pédagogue ? Pour aboutir à la véritable question d’un système philosophique algérien indépendant de toute subvention ou de toute perspective alimentaire : sur quoi fonder une morale sans avoir besoin ni de la menace de l’enfer ni celle du Policier et du motard ? Et si on sait pourquoi chaque Algérien « grille » le feu rouge allègrement (atavisme des résistances aux colons, incapacité à l’organisation de l’Etat, caractère, influences des accidents géographiques sur les humeurs, rancunes tribales ancestrales et ruses endémiques), les raisons qui le pousseraient à respecter un feu rouge la nuit, dans un quartier vide, sont fascinantes. Il faut absolument les décrypter, les retrouver sous les couches du cynisme collectif, les lister, les mettre dans les manuels scolaires et dans des dépliants et des papillons à distribuer par les airs et les terres. Les plus méchants disent que ces raisons ont été emportées par le dernier colon à son départ précipité ; les plus fins disent qu’elles ont été gommées par le système FLN, la rapine du Régime et les bousculades auprès des Souk El-Fellah qui ne nous ont laissé aucune dignité à transmettre à nos enfants.

Les derniers expliquent la chose avec plus de sérénité scientifique : l’Algérien, au volant, à pied et même décédé, a le sens de deux géographies : la sienne et celle de l’Etat. Tout ce qui est ordre est Etat, donc régime à enfreindre. Il n’y a aucun rapport entre Bouteflika et un feu rouge, par exemple, mais il y a une sorte de jouissance commune à tenir tête aux deux. Un espace vert au milieu d’une cité d’habitants n’est pas traité comme un espace commun, mais comme une caserne vide, un morceau de beylek à piétiner ou un morceau de viande à s’accaparer. Dans la conception du cosmos de l’Algérien, il y a deux listes : celle de son nom, ses parents, ses proches, ses réseaux, ses amis, ses voisines, ses intérêts, son pas de porte, sa parabole, sa citerne, sa voiture, sa chaise ; et l’autre liste qui confond sous la rubrique « Dawla » le feu rouge, le policier, l’espace vert, la Présidence, le gendarme, le passage piéton, la cage d’escalier, l’antique cabine téléphonique, le lampadaire, la vitre de l’école, le poteau, le gouvernement, l’administration, etc. La première liste est celle de ses affects et aliments, la seconde est celle de ses ennemis et objets de lapidation. Tant que cette ligne n’a pas été déplacée, le respect d’un feu rouge, la nuit, dans un quartier vide, est pour les idiots, les bêtes et les gens qui se prennent « pour des Occidentaux alors qu’ils viennent à peine de quitter la chèvre pour le micro-ondes », explique une insulte qu’on voit dans les yeux du conducteur en colère qui vous dépasse en croyant vous dépasser dans l’échelle de l’évolution. Tant que cette ligne est là, certains peuvent doctement vous expliquer que griller un feu rouge n’a pas été interdit par le Coran.

 

Kamel Daoud

 


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A propos du rédacteur

Kamel Daoud

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Kamel Daoud, né le 17 juin 1970 à Mostaganem, est un écrivain et journaliste algérien d'expression française.

Il est le fils d'un gendarme, seul enfant ayant fait des études.

En 1994, il entre au Quotidien d'Oran. Il y publie sa première chronique trois ans plus tard, titrée Raina raikoum (« Notre opinion, votre opinion »). Il est pendant huit ans le rédacteur en chef du journal. D'après lui, il a obtenu, au sein de ce journal « conservateur » une liberté d'être « caustique », notamment envers Abdelaziz Bouteflika même si parfois, en raison de l'autocensure, il doit publier ses articles sur Facebook.

Il est aussi éditorialiste au journal électronique Algérie-focus.

Le 12 février 2011, dans une manifestation dans le cadre du printemps arabe, il est brièvement arrêté.

Ses articles sont également publiés dans Slate Afrique.

Le 14 novembre 2011, Kamel Daoud est nommé pour le Prix Wepler-Fondation La Poste, qui échoie finalement à Éric Laurrent.

En octobre 2013 sort son roman Meursault, contre-enquête, qui s'inspire de celui d'Albert Camus L'Étranger : le narrateur est en effet le frère de « l'Arabe » tué par Meursault. Le livre a manqué de peu le prix Goncourt 2014.

Kamel Daoud remporte le Prix Goncourt du premier roman en 2015