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Emma et le jardin secret, Beatrice Masini (par François Baillon)

Ecrit par François Baillon 19.02.26 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Jeunesse

Emma et le jardin secret, Beatrice Masini Traduction de l’italien : Sophie Gallo-Selva Les Petites Moustaches Éditions – Juin 2013 156 pages – 12 €

Emma et le jardin secret, Beatrice Masini (par François Baillon)

 

Les enfants ne sont-ils pas les personnes les plus désignées pour percer les mystères, lever les secrets, braver les non-dits ? À l’image de cette enfance intrépide, volontaire et curieuse, Emma souhaite ardemment posséder, et surtout, entrer dans le jardin qui fait partie de son immeuble. Un immeuble somme toute spécial, puisqu’il s’agit d’un « noble petit palais datant de la Renaissance, situé dans une longue rue étroite au sein du centre historique de Milan. » (p. 3) Quant au jardin, seul le concierge, Monsieur Colnaghi, y a accès pour y effectuer ponctuellement un grand nettoyage de printemps. On sait aussi que l’immeuble et le jardin sont la propriété du comte Hercule Ricotti, un personnage-mystère qu’on n’a jamais croisé dans Milan. Contre toute attente, une circonstance exceptionnelle donne l’occasion à Emma de volatiliser la clef très ancienne qui ouvre le portail du jardin. Pourtant, c’est un événement encore plus fortuit et anodin qui lui permettra d’y entrer vraiment, d’y jouer régulièrement, d’y découvrir des arcades anciennes où se promenaient, cinq cents ans plus tôt, de hauts personnages moyenâgeux, ainsi qu’une fontaine asséchée au fond de laquelle est resté un message énigmatique en latin.

Ce roman joue habilement sur la présence de deux Emma, qui semblent vouloir se réunir à travers le temps. Car si nous suivons bien une Emma que l’on pourrait dire « principale », ancrée dans l’époque contemporaine, nous sont racontées en parallèle quelques scènes de la vie d’Emma dei Capitani, à la fin du XVème siècle – une toute jeune fille noble qui, à l’inverse de son double, n’aspirait qu’à fuir ce même jardin où elle se sentait trop enfermée. Le jeu avec le lecteur se poursuit, tandis que le roman convoque, de manière justifiée, quelques références littéraires – après tout, l’héroïne est une grande lectrice –, évoquant les œuvres de Frances H. Burnett, Lewis Carroll, et même Oscar Wilde. Au fond, l’enjeu de ce livre destiné à la jeunesse est l’objet littéraire lui-même – nous le comprendrons plus tard. À travers l’aventure d’Emma, l’histoire d’un lieu devient le prétexte heureux d’une histoire plus personnelle à recomposer, à s’imaginer, à inventer, l’enfant étant à la fois la créatrice majeure et la muse du récit.

L’autrice Beatrice Masini maîtrise merveilleusement son intrigue au long de ce fil qu’elle déroule devant nous ; elle nous interpelle, nous interroge, nous donne accès aux rêves et aux aspirations immuables d’une jeunesse rebelle, grâce à la magie d’un voyage dans le temps, sans nous priver de la poésie propre à cet âge : « Rapide, elle incisait une tige à l’aide d’un canif, y glissait une autre tige et ainsi de suite jusqu’à ce que soit formée une guirlande qu’elle ferma ensuite en un cercle. Elle la déposa sur sa tête et courut se regarder dans l’eau : elle avait son petit miroir dans sa poche, mais elle voulait voir quel effet cela faisait de se transformer en nymphe, une de ces délicates créatures qui habitent les bois. » (p. 53)

Ainsi, nous avons sous les yeux un roman au charme indéniable, ayant pour héroïne une enfant précoce, aussi vive qu’attachante, et le cercle que forme son histoire nous renvoie à l’essentiel de nos goûts (et, espérons-le, du goût des futurs adultes que seront ses lectrices et ses lecteurs) : le pouvoir unificateur et le délice, peut-être indispensables, des récits littéraires.


François Baillon


Beatrice Masini, née en 1962, est une écrivaine prolifique d’œuvres destinées à la jeunesse depuis 1986, mais également une romancière pour adultes. Elle a par ailleurs traduit en italien plusieurs classiques (L. Frank Baum, Charles Dickens, Emily Brontë, Lewis Carroll, Antoine de Saint-Exupéry…), ainsi que la série Harry Potter de J. K. Rowling. Depuis 2015, elle est directrice éditoriale au sein de la maison d’édition Bompiani.


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A propos du rédacteur

François Baillon

 

Diplômé en Lettres Modernes à la Sorbonne et ancien élève du Cours Florent, François Baillon a contribué à la revue de littérature Les Cahiers de la rue Ventura, entre 2010 et 2018, où certains de ses poèmes et proses poétiques ont paru. On retrouve également ses textes dans des revues comme Le Capital des Mots, ou Délits d’encre. En 2017, il publie le recueil poétique 17ème Arr. aux Editions Le Coudrier.