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Élise ou l’abri de lettres, Isabelle Pouchin (par François Baillon)

Ecrit par François Baillon 15.03.21 dans La Une Livres, Critiques, Les Livres, Poésie

Élise ou l’abri de lettres, Isabelle Pouchin, Gaspard Nocturne, 2017, 180 pages, 19 €

Élise ou l’abri de lettres, Isabelle Pouchin (par François Baillon)

 

Le titre de ce livre nous met sur la voie de la musicalité : comment ne pas penser à la Lettre à Élise devant cet abri qui nous est proposé ?

C’est d’abord dans sa forme que ce texte s’affirme : il suffit de feuilleter quelques pages pour découvrir qu’il s’articule autour des lettres de l’alphabet, ce qui donne à penser qu’on cherche là à retrouver le sens ou l’essence de certains mots, voire à leur donner un nouveau sens. Et pourquoi une telle intention ? Par-delà cette forme qu’on pourrait apparenter à un dictionnaire intime, nous sommes bel et bien confrontés à la situation d’un roman : depuis cinq ans, plusieurs hommes et femmes survivent tant bien que mal dans un endroit des Cévennes, après une Catastrophe (systématiquement écrite avec une majuscule) qui a décimé un grand nombre de leurs congénères. Ils sont passés par des étapes de cruauté qui les ont subjugués eux-mêmes. Revenus à un âge de pierre qu’ils assument comme ils peuvent, ils n’en ont pas moins le souvenir de la civilisation passée : c’est parce qu’elle a retrouvé un dictionnaire qu’Élise se met à écrire un journal à partir des mots qu’elle croise.

L’idée de l’abécédaire traverse par moments le livre : il ne s’agirait alors plus d’un enfant qui apprend à lire, mais d’un adulte qui réapprend à lire, à comprendre, à la suite d’un événement qui a fait fondre tous ses acquis. Remarquons que le mot « abri », contenu dans le titre, commence par les deux premières lettres de l’alphabet, tel un écho à l’abécédaire. On notera également que la protagoniste, dans sa vie antérieure, écrivait pour les enfants, comme si le fait de se glisser dans la peau d’un enfant, donc dans la peau d’un être qui apprend, était tout spécifiquement inscrit en elle.

Isabelle Pouchin crée des définitions d’un autre ordre, où la poésie se mêle habilement et constamment au romanesque. Certaines « définitions » (appelons-les ainsi) apparaissent comme des poèmes à part entière, détachables du reste, véritables jets surgis de l’inconscient. Ce qui n’empêche en rien l’auteure de nous emmener vers une tension grandissante, vers une explosion latente : pourquoi le clan ne parvient-il pas à procréer ? D’où vient ce Jack, si sûr de lui-même, qui s’est proclamé chef et sauveur de tous ? Pourquoi tient-il tant à voir dans le groupe d’en face une somme d’ennemis potentiels ? Pourquoi exige-t-il de chacun la maîtrise des armes, et d’où viennent ces armes ?

Pour éviter de sentir le sol s’effondrer sous ses pieds, Élise court après les mots : au demeurant, parmi tout ce qu’on aura appris, les mots ne sont-ils pas l’ultime support sur lequel s’appuyer et se reposer ? Ne sont-ce pas les mots qui apportent le réconfort du sens et le réveil de la mémoire ? A ce titre, les souvenirs évoqués avec « Papé » sont parmi les plus émouvants et les plus savoureux : « Je le regardais furtivement du seuil, conquise, ce gros homme diligent, mûrissant sa pensée dans les patines dorées de son bureau, penché sur ses couleurs de soleil cuit. / Et quand il me faisait l’honneur de son bureau, quand il m’appelait pour qu’à mon tour, je profite : là, juchée sur le fauteuil, mes mains bien à plat sur le bois veiné, pour en sentir les charmes, avant de me lancer à l’assaut du monde, j’étais une île. La mort accidentelle de ma mère et de mon père ne me touchait plus. Le Temps avait capitulé. / Le Temps dansait » (p.37/38).

Si, face à la débandade générale, l’on peut faire confiance à un « abri de lettres », le déraillement n’est pourtant pas inévitable : certes, la fin se veut ouverte à l’espoir, mais qui nous dit qu’Élise ne se trouve pas dans une projection idéalisée plus que dans la réalité, comme si elle s’était laissé dépasser par son propre lyrisme ?

Élise ou l’abri de lettres est un roman-poème (ce terme fait partie d’un autre titre d’Isabelle Pouchin) ou un poème romanesque, on peut aussi le dire journal poétique. Son attrait majeur se situe dans cet élan à nous envelopper et à nous convaincre de la puissance des mots, refuge des plus secourables quand les fondations vacillent – une idée qui entre d’ailleurs en résonance avec la pensée d’Aharon Appelfeld, notamment dans Le garçon qui voulait dormir.

 

François Baillon

 

Isabelle Pouchin a publié son premier ouvrage, Monet, la femme et l’enfant dans le champ aux coquelicots, à L’Atelier de l’Agneau (2009). Depuis, ont paru d’elle sept œuvres chez Gaspard Nocturne, ainsi qu’un roman, Les Larmes Amères d’Hélène, à La Feuille de Thé.

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A propos du rédacteur

François Baillon

 

Diplômé en Lettres Modernes à la Sorbonne et ancien élève du Cours Florent, François Baillon a contribué à la revue de littérature Les Cahiers de la rue Ventura, entre 2010 et 2018, où certains de ses poèmes et proses poétiques ont paru. On retrouve également ses textes dans des revues comme Le Capital des Mots, ou Délits d’encre. En 2017, il publie le recueil poétique 17ème Arr. aux Editions Le Coudrier.