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Donald & le canon. Quand dire, c’est faire, Saint-Victor-de-Morestel, Éric Fauquet (par Marc Wetzel)

Ecrit par Gilles Banderier le 29.04.26 dans La Une CED, Les Chroniques, Les Livres

Donald & le canon. Quand dire, c’est faire, Saint-Victor-de-Morestel, Éric Fauquet, Les Provinciales, janvier 2026, 64 pages, 12 €

Donald & le canon. Quand dire, c’est faire, Saint-Victor-de-Morestel, Éric Fauquet (par Marc Wetzel)

 

Au sujet des élections américaines en général et, en particulier, du premier (2017-2021) et du second mandat (2025-2029) de Donald J. Trump, deux remarques au moins peuvent être formulées. La première est qu’on avait l’impression que ce processus électoral concernait au premier chef la France et que les Français, ou au moins leurs journalistes, eussent pu en influencer le résultat par ce qui aurait ressemblé à de la pensée magique. On peut être sûr qu’à l’époque où la France entretenait un empire colonial, aucun Annamite ni aucun Sénégalais ne s’était à ce point pris goûlument de passion pour les méandres de la vie politique métropolitaine. La France, en cela comme en d’autres aspects, est devenue une colonie mentale, un dominion des États-Unis, et rien ne l’illustre mieux que cette situation grotesque où les journalistes donnaient l’impression que la campagne électorale américaine se déroulait en France. La seconde remarque est que, alors que de toute manière le gouvernement américain, qu’il soit républicain ou démocrate, ne se souciera que de son propre pays et nullement de cette

« province lointaine, vieillissante, dépressive et légèrement ridicule des États-Unis d’Amérique » (Michel Houellebecq) qu’est devenue l’Europe, les médias français se sont permis, comme si l’éloignement autorisait tout (mais dans ce cas en quoi cette élection nous concernerait-elle ?) un honteux parti-pris, perdant le peu d’objectivité qui leur restait encore dès lors qu’ils évoquaient Donald Trump.

Et leurs analyses, si on peut employer ce terme, ne furent pas seulement politiques, mais également morales ou psychanalytiques (Trump incarnant le mal ou étant fou) et ils délivrèrent ces « analyses » avec un aplomb dépourvu de vergogne, comme si les derniers présidents de la République envoyés à l’Élysée ne devaient pas inciter la France à un peu, voire à beaucoup de modestie. Il suffit de feuilleter la presse des années 1960 ou 1970 pour se prendre compte que jamais on ne se serait permis de traiter ainsi un candidat (et futur chef d’État) à une élection hors de nos frontières.

Si le premier mandat de Trump avait pu s’apparenter aux mouvements de dégagisme qu’on avait pu observer ailleurs, à un coup d’essai pour voir, son second mandat fut conquis avec une bien plus confortable majorité. « L’analyse » par l’accident électoral ne fonctionnait donc plus. L’attitude la plus intelligente consisterait, non à juger, mais à comprendre, ou tout du moins à essayer. L’explication psychanalytique est à récuser : rares furent les chefs d’État fous, du moins à leur avènement. Comme le faisait remarquer Julien Freund, qu’on retrouvera plus loin, à propos d’Hitler : « C’était un fou, dit-on. L’explication est paresseuse et surtout injurieuse pour tous ceux qui l’ont combattu, dont la plupart n’avaient pas alors l’impression d’être en face d’un déséquilibré. Rappelons-nous que pour le vaincre il a fallu réunir toute l’armée russe, l’armée anglaise et américaine, qu’il a fallu les combats intérieurs de la résistance en Europe et qu’il a réussi à maintenir sa domination sans contestation sur la population allemande jusqu’au moment de l’effondrement final sous les coups des armées qui envahissaient son pays, qu’il n’a lui-même disparu que le jour où tout était consommé. Et l’on nous dit aujourd’hui : cet homme n’était qu’un fou ! – Eh bien, j’ai le sentiment qu’on déprécie l’effort des combattants de cette terrible guerre et que l’on insulte les morts qui sont tombés pour l’éliminer ». Pol Pot ou Enver Hoxha ne furent pas davantage fous : ils appliquaient jusque dans ses plus monstrueuses conséquences une idéologie, peu leur importait que cette idéologie n’ait eu aucun rapport avec aucune réalité.

Dans un mince volume, Éric Fauquet (né la même année que le président américain) cherche, précisément, à comprendre, en prenant notamment comme point de départ les travaux de J. L. Austin (1911-1960), ses conceptions des « actes de langage » et des « énoncés performatifs ». Un exemple classique d’énoncé performatif est celui de la phrase qu’un maire prononce devant un couple : « Je vous déclare mari et femme ». Ce faisant, il ne se contente pas de prononcer une phrase, mais modifie le statut des deux personnes en face de lui. La parole est ainsi créatrice de droits et de devoirs. Autre exemple : lors d’un conclave à Rome, il est normal que, parmi une collectivité de plusieurs dizaines de personnes, cardinaux, secrétaires et personnels de service, amenées à passer plusieurs jours dans des conditions de réclusion strictes d’où elles ne sortiront qu’une fois leur tâche accomplie, certaines posent des questions et d’autres fassent de leur mieux pour y répondre. Mais lorsqu’un cardinal particulier s’adresse à un autre et lui pose cette question précise : « Acceptasne electionem de te canonice factam in Summum Pontificem ? », si celui-ci répond : « Accepto », même dans un souffle ou d’une voix chevrotante, il ne se contente pas de répondre à la question de son collègue. Il devient aussitôt Pape, avec la charge spirituelle et le pouvoir temporel qui accompagnent cette fonction. Ceux qui ne s’occupent point de politique, mais de religion, savent que la parole de Dieu, le Logos, a crée le monde et apporté la Révélation. Peut-on admettre que le Logos divin ne soit qu’un assemblage « signifiant vs signifié » ? La parole divine n’est pas seulement significative, elle est ontopoïétique, ouvrière de l’être. Elle ne se contente pas de dire ; elle fait, elle accomplit, crée le monde et arrête la course du soleil.

Dans cet esprit, la parole de Trump se veut une parole performative, qui s’incarne dans la réalité et la modifie (d’où également sa mise en scène lorsqu’il signe des décrets). Cette vision des choses s’oppose bien entendu au bavardage sans fin des instances internationales, de l’ONU ou de la Commission européenne. Le livre d’Éric Fauquet est un livre peut-être prophétique, en tout cas riches d’intuitions qui se révèleront ou non fécondes (« un certain nombre de chrétiens pensent qu’ils sont aussi juifs que les Juifs et que si l’Ancien Testament est aussi le leur, ils sont menacés à ce titre d’être égorgés tout autant, comme koufars, mécréants », p. 63. Voir aussi ses remarques sur le philosémitisme de Trump, ainsi que le titre même du volume, où il n’est pas fait allusion seulement à l’arme ou à la « politique de la canonnière », comme on pourrait le croire). Une intuition remarquable consiste à évoquer, comme en passant, Carl Schmitt. Elle mériterait d’être développée en faisant appel à un philosophe français qui connut Schmitt, Julien Freund. Bien qu’il ne l’ait à coup sûr pas lu et qu’il n’ait même vraisemblablement jamais entendu prononcer son nom, Donald Trump est l’homme d’État actuel qui se tient au plus près des principes énoncés dans un livre qui ne dissimulait d’ailleurs pas sa dette à l’égard de Carl Schmitt, L’Essence du politique (1965), en ceci que Trump entretient une vision du politique (pas de la politique) comme activité essentielle, comme pur rapport de forces sans aucune visée morale, orienté vers deux fins : la sécurité à l’intérieur du pays et la paix à l’extérieur, le tout de part et d’autre de frontières bien tracées et gardées. Trump raisonne en termes de nations, non d’ensembles supra-nationaux (OTAN, ONU, Union européenne) et pense à la sienne en premier. Quant à la dialectique de l’ami et de l’ennemi, elle structure également sa vision des rapports internationaux.


Gilles Banderier


Éric Fauquet est professeur des universités honoraire.


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Docteur ès-lettres, coéditeur de La Lyre jésuite. Anthologie de poèmes latins (préface de Marc Fumaroli, de l’Académie française), Gilles Banderier s’intéresse aux rapports entre littérature, théologie et histoire des idées. Dernier ouvrage publié : Les Vampires. Aux origines du mythe (2015).