Dix huit, Gaëtan Lecoq (par Gilles Cervera)
Gaëtan Lecoq, dix huit, éd Terres du couchant, 73pp, 14€
Éclis de mémoire
On voit plus juste en poésie. Le poète voit et revit et son rythme est le bon.
Sa mémoire est une veille et nous révèle dans le miroir.
Voilà de bien banales généralités.
Pour le singulier, lisons Gaëtan Lecoq.
Le poète breton de Rennes et des Finistères fait paraître un chant aux éditions Terres du couchant. Le beau cahier de Gaëtan Lecoq s’intitule sobrement et en toutes lettres : dix huit.
Il suit les quatre années maudites :
Ce sont vos lettres
Surgies dans la pénombre
Qui nous sauvaient
Quand il fallait courir
Pliés en quatre
Dans la poche du cœur
Dix huit. On voit le chiffre. Il sent la fin et il est un début, une éternité, un trauma qui de génération en génération s’ensilence ou s’éveille, se dissout ou fait source. Ici, c’est le réveil. C’est la source.
On se dit que bientôt cent ans et quelques années après, l’après est le maintenant. Si vif au réveil. Si actuel et brûlant.
Si douloureux aussi. Deuxième année !
Dans les charniers
Où nous nous enlisions
Fusait déjà
La nouvelle impensable
Des permissions
Pour le deuxième été
On se dit aussi que ce maintenant de la grande boucherie trouve dans la poésie la force, la puissance d’être dite sans que ce soit une redite. Maurice Genevois, Barbusse ou Dorgelès. Et le traumatisé Céline, Louis-Ferdinand son Bardamu c’est lui ! Lecoq est dans liste le bienvenu. Pourtant indemne, est-ce si sûr ? Peut-on l’être d’ailleurs ?
Peut-être, avec lui, redécouvre-t-on ce qu’on sait, ce qui dans nos chairs d’arrière petits ou d’arrière-arrière donne la couleur bleu horizon de notre sang.
Gaëtan Lecoq est chez lui en poésie. Son Grall ou son Zadkine nous le prouvèrent ou ses nouvelles de Melenez. L’homme est maritime parce qu’il remonte des tranchées. Il est océanique dans le pas de ceux qui sont les manipulés, les oubliés, les chairs à canon remisées comme des ombres dans le noir du passé.
Non. Ils sont là. Le Donbass ou Odessa sont remplis de ces silhouettes au destin de feu et de fin.
Gagner un mètre
Parfois en gagner deux
Pour lendemain
Perdre quelques espoirs
Et chaque fois
Un camarade en moins
Le poète redonne à la scansion des hommes en guerre leur pluie de chagrin, leur grêle d’obus et les sangs qui jaillissent au bout de leurs couteaux. On pense aujourd’hui à l’Ukraine évidemment, aux mètres gagnés, perdus. Ou à l’Iran. Il n’y a que les drones qui ne bourdonnent pas au-dessus du chant lecoquien.
Les alexandrins se divisent, l’oxygène du vers suspend l’hémistiche. Le ton est vif, haletant, jamais brutal. Gaëtan Lecoq est dans le souffle dont l’asphyxie des soldats témoigne. L’épuisement, le tournis, le cloaque, l’amitié et la mort.
Quand ce n’est pas
Le plomb, ce sont les puces
Les poux, les vers
Les morsures des rats
Nos yeux sont vides
De nos derniers espoirs
La lâcheté des hommes qui gouvernent dont celle des petits généraux pas généreux, tout Lecoq le dit, mesuré car la poésie garde la mesure :
C’est le temps ivre
Des procès misérables
Des mutilés
Que l’on dit « volontaires »
Et pour l’exemple
Rebelle exécuté
Qu’est-ce qui fait écrire aujourd’hui, en 2026, un poète sur une guerre d’ancêtres pas si lointains ? Gaëtan Lecoq dédie le poème à son père, c’est ce qu’on lit et l’on sait qu’un père en cache un autre qui en cache un autre jusqu’à la nuit des temps. Il n’y a pas une guerre en particulier, celle de quatorze en l’occurrence, car toute guerre est la somme des autres. Folle et métonymique. Toute guerre dit des hommes de peu qu’il vont devenir des éternels blessés ou mourir. La plupart meurent et c’est ce poème qui le dit encore. Et le redit. Aucune guerre n’est compréhensible et on le sait, le poète le sait, qu’elle est consubstantielle aux humains. Plus qu’aux mouches ou aux chevaux, des victimes d’ailleurs, ou les chiens. Il n’y a que les humains pour être inhumains et leurs chefs, surtout eux :
Ils ont dit : « Guerre »
Ils disent : « Armistice »
« Victoire » et « Paix »
Paradent Maréchaux
Dans nos pelisses
Nous grelottons toujours
Pourquoi un poème aujourd’hui sur cette guerre dont chaque village retient les noms des disparus et des autres guerres qui ont suivi. Pourquoi ce besoin d’ajouter au chant son chant ? Pourquoi nos verbes/éparpillés/aux quatre vents des pages ?
Pourtant ce soir
Au tout dernier passage
Dernier soldat
Ferme bien la cambuse
Tout doucement
Éteint la voie lactée
Le chant Lecoq tient de Rimbaud sauf qu’il y a ici deux trous de chaque côté.
Dans l’herbe rase
Nos deux trous au côté
Le regard fixe
Sur les nuages bleus
S’éloigne alors
Tout soupçon de lumière
On pense au Dormeur du Val, à Guillaume Apollinaire plus que tout et d’un bout à l’autre aux poètes des monuments aux morts, Jacques Vaché en premier ou Péguy, Louis-Fournier et tant de voix éteintes, tues, tuées.
On pense aux paysans des cimetières, aux charniers sans nom ni titre. Ce livre est mieux qu’une pierre peinte ou sculptée au milieu d’un bled européen, il est à lire tout le temps, pas qu’au onze novembres.
Il est l’ombre portée au-delà d’Ulysse et de la Guerre de Troie. La preuve en est que l’éclis d’obus reste immortellement fiché dans la mémoire des gens.
Gilles Cervera
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