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Dix huit, Gaëtan Lecoq (par Gilles Cervera)

Ecrit par Gilles Cervera 28.04.26 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques

Gaëtan Lecoq, dix huit, éd Terres du couchant, 73pp, 14€

Dix huit, Gaëtan Lecoq (par Gilles Cervera)


Éclis de mémoire


On voit plus juste en poésie. Le poète voit et revit et son rythme est le bon.

Sa mémoire est une veille et nous révèle dans le miroir.

Voilà de bien banales généralités.

Pour le singulier, lisons Gaëtan Lecoq.

Le poète breton de Rennes et des Finistères fait paraître un chant aux éditions Terres du couchant. Le beau cahier de Gaëtan Lecoq s’intitule sobrement et en toutes lettres : dix huit.

Il suit les quatre années maudites :

Ce sont vos lettres

Surgies dans la pénombre

Qui nous sauvaient

Quand il fallait courir

Pliés en quatre

Dans la poche du cœur


Dix huit. On voit le chiffre. Il sent la fin et il est un début, une éternité, un trauma qui de génération en génération s’ensilence ou s’éveille, se dissout ou fait source. Ici, c’est le réveil. C’est la source.

On se dit que bientôt cent ans et quelques années après, l’après est le maintenant. Si vif au réveil. Si actuel et brûlant.

Si douloureux aussi. Deuxième année !


Dans les charniers

Où nous nous enlisions

Fusait déjà

La nouvelle impensable

Des permissions

Pour le deuxième été


On se dit aussi que ce maintenant de la grande boucherie trouve dans la poésie la force, la puissance d’être dite sans que ce soit une redite. Maurice Genevois, Barbusse ou Dorgelès. Et le traumatisé Céline, Louis-Ferdinand son Bardamu c’est lui ! Lecoq est dans liste le bienvenu. Pourtant indemne, est-ce si sûr ? Peut-on l’être d’ailleurs ?

Peut-être, avec lui, redécouvre-t-on ce qu’on sait, ce qui dans nos chairs d’arrière petits ou d’arrière-arrière donne la couleur bleu horizon de notre sang.

Gaëtan Lecoq est chez lui en poésie. Son Grall ou son Zadkine nous le prouvèrent ou ses nouvelles de Melenez. L’homme est maritime parce qu’il remonte des tranchées. Il est océanique dans le pas de ceux qui sont les manipulés, les oubliés, les chairs à canon remisées comme des ombres dans le noir du passé.

Non. Ils sont là. Le Donbass ou Odessa sont remplis de ces silhouettes au destin de feu et de fin.


Gagner un mètre

Parfois en gagner deux

Pour lendemain

Perdre quelques espoirs

Et chaque fois

Un camarade en moins


Le poète redonne à la scansion des hommes en guerre leur pluie de chagrin, leur grêle d’obus et les sangs qui jaillissent au bout de leurs couteaux. On pense aujourd’hui à l’Ukraine évidemment, aux mètres gagnés, perdus. Ou à l’Iran. Il n’y a que les drones qui ne bourdonnent pas au-dessus du chant lecoquien.

Les alexandrins se divisent, l’oxygène du vers suspend l’hémistiche. Le ton est vif, haletant, jamais brutal. Gaëtan Lecoq est dans le souffle dont l’asphyxie des soldats témoigne. L’épuisement, le tournis, le cloaque, l’amitié et la mort.

 

Quand ce n’est pas

Le plomb, ce sont les puces

Les poux, les vers

Les morsures des rats

Nos yeux sont vides

De nos derniers espoirs


La lâcheté des hommes qui gouvernent dont celle des petits généraux pas généreux, tout Lecoq le dit, mesuré car la poésie garde la mesure :

C’est le temps ivre

 

Des procès misérables

Des mutilés

Que l’on dit « volontaires »

Et pour l’exemple

Rebelle exécuté


Qu’est-ce qui fait écrire aujourd’hui, en 2026, un poète sur une guerre d’ancêtres pas si lointains ? Gaëtan Lecoq dédie le poème à son père, c’est ce qu’on lit et l’on sait qu’un père en cache un autre qui en cache un autre jusqu’à la nuit des temps. Il n’y a pas une guerre en particulier, celle de quatorze en l’occurrence, car toute guerre est la somme des autres. Folle et métonymique. Toute guerre dit des hommes de peu qu’il vont devenir des éternels blessés ou mourir. La plupart meurent et c’est ce poème qui le dit encore. Et le redit. Aucune guerre n’est compréhensible et on le sait, le poète le sait, qu’elle est consubstantielle aux humains. Plus qu’aux mouches ou aux chevaux, des victimes d’ailleurs, ou les chiens. Il n’y a que les humains pour être inhumains et leurs chefs, surtout eux :


Ils ont dit : « Guerre »

Ils disent : « Armistice »

« Victoire » et « Paix »

Paradent Maréchaux

Dans nos pelisses

Nous grelottons toujours


Pourquoi un poème aujourd’hui sur cette guerre dont chaque village retient les noms des disparus et des autres guerres qui ont suivi. Pourquoi ce besoin d’ajouter au chant son chant ? Pourquoi nos verbes/éparpillés/aux quatre vents des pages ?


Pourtant ce soir

Au tout dernier passage

Dernier soldat

Ferme bien la cambuse

Tout doucement

Éteint la voie lactée


Le chant Lecoq tient de Rimbaud sauf qu’il y a ici deux trous de chaque côté.


Dans l’herbe rase

Nos deux trous au côté

Le regard fixe

Sur les nuages bleus

S’éloigne alors

Tout soupçon de lumière


On pense au Dormeur du Val, à Guillaume Apollinaire plus que tout et d’un bout à l’autre aux poètes des monuments aux morts, Jacques Vaché en premier ou Péguy, Louis-Fournier et tant de voix éteintes, tues, tuées.

On pense aux paysans des cimetières, aux charniers sans nom ni titre. Ce livre est mieux qu’une pierre peinte ou sculptée au milieu d’un bled européen, il est à lire tout le temps, pas qu’au onze novembres.

Il est l’ombre portée au-delà d’Ulysse et de la Guerre de Troie. La preuve en est que l’éclis d’obus reste immortellement fiché dans la mémoire des gens.


Gilles Cervera


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A propos du rédacteur

Gilles Cervera

 

Gilles Cervera vit entre Bretagne et Languedoc.

Instituteur, psychanalyste,

Auteur de :

L'enfant du monde et Deux frères aux éditions Vagamundo

Les Mourettes, Pension(s) aux éditions Un ange passe

Pour les enfants aux éditions Un ange passe