Deux seconds romans (par Gilles Cervera)
Fatima Daas, Jouer le jeu, Editions de l’olivier, 190pp 20 €
Denis Infante, Ce que nous sommes à la fin, des enfants sauvages, éd Tristram, 176 pp 19€
Après un premier livre qui a surpris, tellement plu, bien-sûr qu’il faut un second livre pour confirmer la littérature naissante et ouvrir à l’œuvre.
Et oui, bien sûr que c’est dur !
On est sûr que le beau livre La petite dernière de Fatima Daas était un grand premier livre, surprenant, scandé par l’anaphore de tête de chapitre Je m’appelle Fatima. Ce premier roman est même devenu à toute vitesse une œuvre de cinéma, titre éponyme et bel opus ne faisant pas doublon
Alors nous avons lu son second livre avec intérêt, beaucoup d’appétit. Mais. Mais c’est un second livre !
Et nous avons lu de Denis Infante qui nous avait tellement bousculé avec Rousse, ou les beaux habitants de l’univers (TrIstram 2024), ce roman écrit du point de vue de la renarde et sans article ! Un Pérec des bois et taillis qui sentait le conte sauvage, donc si loin de Pérec ! Rousse ou le premier roman ! Un conte décalé, poétique et très écrit. Suit aujourd’hui un second roman Ce que nous sommes à la fin, des enfants sauvages.
Deux livres qui n’ont rien à voir sauf être des seconds livres.
Ils déçoivent mais notre sort de lecteur ébloui doit s’y faire. Il n’y a plus la surprise du nouvel auteur, plus l’enthousiasme d’une découverte, pus l’histoire qu’on se raconte en plus de celle que l’un et l’autre racontent. Fatima Daas reprend le fil d’un roman initiatique. Son style apparaît moins décalé dans Jouer le jeu, comme si en tant qu’auteure, elle le jouait trop raisonnée et raisonnable. Trop de retenue, trop de prudence. Son style est quasi scolaire car c’est d’une bande de lycéennes qu’il s’agit. Et des deux sœurs déjà aperçues dans La petite dernière et la belle figure invariante de la mère.
Un roman initiatique vivant, bien mené dont l’enjeu est toujours enjoué. Kayden est la bonne élève et cela devrait ne pas ! Elle vient des quartiers populaires et d’une famille où les critères de réussite scolaire ambitionnent des métiers d’aide ou des CAP de répétition.
Premier vœu : CAP Petite enfance au lycée Eugène-Delacroix à Drancy
Second vœu : CAP Petite enfance au lycée Henry-Sellier à Livry-Gargan
Trois : CAP petite enfance à Bondy, au lycée Hélène-Violet
Quatre : Seconde générale.
L’ambition s’inverse, stigmate tellement internalisé. Heureusement le lycée public ! Heureusement des profs qui se battent et relèvent les défis quand ils sentent l’énergie possible et une culture déjà là, prête, sur laquelle s’appuyer. Fatima Daas est suffisamment fine et aguerrie pour interroger les politiques d’indulgence : Regarde s’te plait, tu ne vas même pas passer le même examen qu’eux, les Parisiens, là. Pour toi, ce sera « plus facile », plus « accessible » (elle mime les guillemets). Pas d’écrit, deux oraux. Pourquoi ? Parce que ton niveau est en-dessous, parce que ta mère n’a pas de diplôme et qu’ils veulent aider les gens comme toi… Entre le mépris inversé, ou la bonne conscience. Entre la conscience de classe et la bonne volonté politique et vaine.
Quelle est la solution pour rétablir un chouya d’égalité ? Les deux livres plongent les mots dans ce cambouis-là !
Ici la jeune fille joue le jeu mais jusqu’où le jouer ? Jamais sans mauvaise conscience par rapport à son environnement et au poids que fait peser la fatalité sociale. Tout le lycée s’y met. Kayden est en retard, elle hésite même à y aller par peur de se faire recal. Mais Oussani le surveillant le plus gentil du monde lui dit : « Vas-y viens, je t’accompagne ».

Dans le livre de Denis Infante, on retrouve aussi cette volonté d’en passer par un vocabulaire renouvelé, djeun’ pour le dire comme lui et pas comme elle. Le lexique de Fatima Daas est n’est jamais surjoué ni forcé, plus naturel si l’on ose le dire quand l’âge du capitaine Infante sent davantage son forçage. Un froid de gueux, mais on était bien, on était les rois. Notre activité préférée, juste après avoir tenté de pécho la gonzesse. Infante joue sur les deux tableaux, les deux générations, entre San-Antonio et justement Fatima Daas qui écrit comme parle sa génération.
Les deux écrivains se cherchent encore mais y-a-t-il un moment où un écrivain ne se cherche et, en se cherchant, ne cherche ? On aura plaisir à offrir à des ados le livre initiatique de Fatima Daas. Plus à des vieux adulescents qui veulent étudier les niveaux de langage celui d’Infante. Ce dernier zone en bord de mer quand Fatima Daas reste entre ses tours, dans ses banlieues entre sa mère et la bande des filles. L’amour Daassien est d’identification à une professeure qui prend toute la place et dont tous les signes sont des signes. Du plus faible aux encouragement explicites. Les deux auteurs s’aident en littérature par la littérature. Roméo et Juliette trame la bande de lascars infantiens et l’intervention de la prof de théâtre de la MJC semble celle qui sauve avec La Dame aux camélias chez Daas.
Denis Infante interroge l’impact des réseaux, comment ils font disjoncter la bande, se défoncer les amours et virer au cauchemar le rêve. Une loi prochaine pour ça !
Les deux livres se tressent et apportent au moment où les jeunesses sont tant mises à mal une petite radioscopie socio-imaginaire efficace. Tout commence à cet âge et surtout tous les excès, la haine et les viols, le pire et les TIG, et la recherche maladroite éperdue d’amour. Plein de raisons d’espérer dans l’un et l’autre des univers.
Les ados se cherchent et la littérature les trouve.
Le livre délivre Fatima Daas. De son milieu et de toutes les assignations qui pèsent, de sexe ou de place.
Denis Infante, vieil ado inquiet parce qu’adulte dédie son livre à sa maman !
Gilles Cervera
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