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Des deux hémisphères, Françoise Cohen (par Mona)

Ecrit par Mona 11.10.23 dans La Une Livres, Les Livres, Recensions, Roman, L'Harmattan

Des deux hémisphères, Françoise Cohen, L’Harmattan, mars 2023, 128 pages, 14,50 €

Edition: L'Harmattan

Des deux hémisphères, Françoise Cohen (par Mona)

 

Françoise Cohen avait publié un petit recueil de nouvelles d’une écriture fine et sensible, L’Empreinte volée, et déjà les personnages baignaient dans un univers onirique tout empreint d’un sentiment « d’inquiétante étrangeté » où, selon le concept forgé par Freud, le familier surgit comme étranger et nous ôte toute quiétude. L’auteure publie à nouveau dix nouvelles autour de personnages expatriés, souvent d’Amérique latine, qui semblent flotter entre deux continents, entre veille et sommeil, entre une vie ordinaire et un monde extraordinaire, entre contraintes du réel et fantaisies de l’imagination. A l’instar d’un des personnages, Malena, qui préfère retirer ses lunettes de myope pour voir flou, Françoise Cohen dessine un paysage de brume. Les identités se brouillent, la narration oscille entre première, deuxième et troisième personne et une vague perturbation menace le cours des vies : la docteure, Nausicaa, s’apprête à greffer un grand brûlé et voit son père inconnu refaire surface. Un samedi, Francesca croule sous le poids de ses courses et se laisse troubler par une étrange rêverie. Une autre Francesca, en visite chez un cardiologue à Buenos Aires, reçoit un étonnant diagnostic tandis que, dans la même capitale, une famille se fait braquer.

De retour d’Argentine, une inconnue désorientée déambule dans Paris, une traductrice d’espagnol se laisse submerger par des souvenirs poignants lors de sa visite à une vieille tante tandis qu’une autre, prénommée aussi Malena, se lie étrangement avec un voisin obnubilé par la panne de son téléviseur. Enfin, dans l’avion qui relie les deux hémisphères, un brocanteur lit une mystérieuse correspondance et voyage dans le temps. L’auteure fait la part belle à l’imagination et nourrit son récit d’allusions mythologiques. Non sans un certain goût des bizarreries, Françoise Cohen nous conte des histoires d’ombres et d’âmes tourmentées d’une écriture simple et concrète.

Les personnages ne savent plus à quel hémisphère se vouer et évoluent dans une réalité à la fois concrète et irréelle. Sur cette frontière glissante entre le réel et l’imaginaire, les corps se dissocient parfois des personnes qui hésitent entre aspiration à flotter (« Elle se voit, de l’extérieur, personnage de film, assise sur une chaise au milieu d’une eau verte et transparente ») et rêve de lévitation (« je rêve de ressembler à une montgolfière ou à un goéland… Je glisserais au-dessus, bien au-dessus des bassesses »). L’imagination se révèle à double tranchant : promesse de « miraculeuse légèreté » qui apaise un réel en tension, elle rend les songes plus accablants que la vie réelle (« comme ma tristesse était légère en comparaison de ce que j’avais entrevu en songe ! »). Mais la narratrice de « Bella et moi » croit au pouvoir du rêve pour retrouver son unité perdue : « tu recouvreras l’unité originelle », lui promet Moira, l’antique fileuse aperçue en songe. Laisser cohabiter le réel et le fantastique semble le chemin assuré vers l’harmonie.

Le titre fait aussi allusion au dédoublement tragique de l’être (« et la division de mon être, comment vais-je la réparer ? »). Chaque héroïne apparaît condamnée à être séparée de sa moitié et un destin d’incomplétude la confronte à la difficulté d’être soi : l’une se sent habitée par une « sœur fantôme », une autre constate : « une partie de moi-même observe l’autre », une vieille dame est déchirée entre lucidité et démence. La notion récurrente de double, la crainte de ne pas avoir d’ombre, évoque l’image du « Doppelgänger » héritée de la tradition romantique allemande. Mais une science obscure préside aussi à la dualité de l’être : dans la nouvelle « Bella et moi », il est question « d’hétérochromie » (« vous avez en vous deux ADN, deux lignées génétiques… deux génomes mis en évidence. Cas de chimérisme ».

Les nouvelles s’écrivent sous le signe de l’absence : la perte d’un amour ou d’une amie chère, un père absent, la trace enfouie d’une identité perdue (« l’orient de tes origines… tes ancêtres expulsés d’Espagne »). Françoise Cohen aime ses créatures fragiles, dépourvues d’ego, en proie au mal de vivre (« ce qu’il manque, c’est un moteur vital ») et conte la lutte archaïque entre pulsions de vie et pulsions morbides. Une faille mélancolique affleure (« Je pense à l’Ophélia de Millais dont je suis, c’est certain, le modèle. Je me mets à pleurer de douleur, les larmes coulent abondamment et se mêlent à l’eau du fleuve… quelle désespérance est la mienne »).

Le thème du manque se trouve illustré de manière comique par le conte intitulé « Au pays de Casiment » : « La plupart des immeubles étaient inachevés… les enseignes des magasins portaient des noms tous tronqués… Et si par hasard je démarrais, j’étais toujours sur le point d’atteindre mon but, mais ne l’atteignais point ». Dans « Le square de l’oiseau-lunaire », un autre passage comique met en scène un jeune homme qui photocopie des pièces d’identité afin de vivre par procuration la vie des autres.

L’auteure aime conduire ses personnages « de l’ombre à la lumière ». La défaillance de leurs assises narcissiques les place « au bord de l’effondrement », mais la passion et l’imagination sont « des forces capables de (les) soulever au-dessus de la terre ». Les nouvelles ont leur happy end (« je t’apprendrai à redonner des couleurs aux lambeaux de temps accumulés au fond du gouffre »). Dès la première phrase du recueil s’ébauche une promesse vers la clarté : « de l’ombre à la lumière, il n’y a eu ni transition ni signe avant-coureur ». La musique, présente dans chaque nouvelle, semble la voie royale pour mener l’esprit vers la lumière et inviter au lâcher prise. Se laisser porter par la musique, laisser la vie suivre son cours, jouir d’un « festin de sensations », telle est l’invitation sensuelle et audacieuse du livre : « Oui, Reine, il s’agit bien de ça, oser », se libérer de la peur, « la peur, cette chose visqueuse et répugnante ».

Françoise Cohen affectionne les figures de la singularité. Dépourvu de toute ironie, on peut regretter que son univers reste plus proche de la bienveillance de Christian Bobin que de la noirceur d’Edgar Poe.

 

Mona

 

Françoise Cohen a fait des études de Lettres à Henri IV et à la Sorbonne. Après un passage par l’édition et la traduction (Hachette), elle devient lectrice pour la Revue Rue Saint Ambroise. Au cours de ses douze années passées en Argentine, elle a publié trois ouvrages en espagnol. Elle rédige également une biographie pour le livre d’artiste, Emilio Trad (éditions Snoeck, 2007), et deux recueils de nouvelles : Ana-Chroniques de la nuit et du jour, et L’empreinte volée, aux éditions Tituli.

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A propos du rédacteur

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Mona Guyot (pseudonyme Mona) née à Paris, ancienne élève de l'Ecole du spectacle, ex-comédienne du théâtre Roland Pilain,

Liseuse à voix haute au sein de l'association des Mots Parleurs  (participation à des lectures poétiques en milieu associatif et Festivals : Mots Dits Mots Lus, Mots à croquer...) et enseignante.