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De Pétrarque à Kerouac, sous le regard de Richard Escot (par Charles Duttine)

Ecrit par Charles Duttine 07.09.22 dans La Une Livres, En Vitrine, Cette semaine, Les Livres, Critiques, Récits

De Pétrarque à Kerouac, sous le regard de Richard Escot, Editions Les Défricheurs, Coll. Fondateurs, avril 2022, 80 pages, 12€

De Pétrarque à Kerouac, sous le regard de Richard Escot (par Charles Duttine)

 

L’empreinte de Pétrarque

« Il est des lieux où souffle l’esprit », on le sait depuis Maurice Barrès. Ainsi à l’approche d’une colline qui nous attire de loin, ou encore lorsqu’on découvre une clairière éclatante de lumière au cœur d’une forêt, après avoir suivi des chemins erratiques, ou bien au bord d’un fleuve révélant une courbe élégante et mystérieuse. On ressent alors devant tous ces paysages quelque chose de très profond. Tous ces endroits possèdent un je ne sais quoi qui leur confère une dimension fascinante, magique, proche du sacré. Et les hommes ne s’y sont pas trompés en nimbant ces lieux de légendes de toutes sortes. Il n’y a pas que le temps que les hommes ritualisent et sacralisent mais l’espace également.

Le Mont Ventoux fait partie de ces lieux. On ne l’approche pas innocemment. De loin, de la plaine provençale et au-delà, le Mont Chauve, aride et désolé, attire le regard de sa masse imposante. Son nom (bien qu’il soit sujet à toutes sortes d’interprétations) indique que là-haut, il y souffle ; les éléments y disent leur colère.

Quant à l’esprit, on n’en finirait pas d’évoquer les récits que cet ogre a suscités. Il fait partie de la « géographie homérique » du Tour de France comme l’écrit Roland Barthes dans Mythologies. « C’est un dieu du Mal, écrit-il encore, auquel il faut sacrifier ». Évidemment, on pense au destin tragique de Tom Simpson et à ces quelques amateurs qui, tous les ans, payent de leur vie l’affront qu’ils ont voulu faire en tentant l’ascension de ce Moloch.

Ce qui contribue encore au mythe du Mont Ventoux, c’est que Pétrarque, en 1336 (ou peut-être à une autre date, rien n’est bien certain) alors âgé de 32 ans, l’a gravi et en a rendu compte dans un récit qui constitue comme une référence. Il y a laissé son empreinte là-haut. Les éditions Les Défricheurs ont eu le bon goût de rééditer ce texte dans ses versions initiales, en latin et en italien, avec la belle traduction d’un érudit du XIX°, Victor Nicolas Develay. Tout cet ensemble est présenté d’une manière intéressante par Richard Escot.

Du récit de Pétrarque qu’on ne se lasse pas de lire et relire, on retiendra multiples choses. C’est d’abord un homme à l’écoute de ses sensations, de son corps et de ses états d’âme que l’on découvre. Il dit sa fatigue, sa lassitude, sa « mollesse », ou encore son « mécontentement » à l’égard de lui-même lorsque que son compagnon d’ascension, son frère, le devance, et que lui s’égare à plusieurs reprises. Il dit également son ravissement arrivé là-haut. « Tout d’abord, écrit-il, frappé du souffle inaccoutumé de l’air et de la vaste étendue du spectacle, je restai immobile de stupeur. Je regarde ; les nuages étaient sous mes pieds ». Et il porte, au-delà des Alpes, un regard attendrissant vers sa patrie, l’Italie dont il devine le ciel.

C’est également un lettré qui s’exprime. De multiples références accompagnent son récit, Tite-live, Virgile, Ovide et surtout Saint Augustin qu’il cite abondamment. Les Confessions sont pour lui comme un « bréviaire ». Arrivé au sommet, il tirera de ce livre une remarque qui lui semble appropriée : « Les hommes s’en vont admirer les cimes des montagnes, les vagues de la mer, le vaste cours des fleuves, les circuits de l’Océan, les révolutions des astres, et ils se délaissent eux-mêmes ». Après cette ascension, il lui paraît bien vain d’admirer un paysage matériel. Seuls nos paysages intérieurs méritent d’être contemplés et seule l’âme humaine lui paraît véritablement grandiose. Il entre alors dans un étrange silence : « Alors, trouvant que j’avais assez vu la montagne, je détournai sur moi-même mes regards intérieurs, et dès ce moment on ne m’entendit plus parler jusqu’à ce que nous fussions parvenus en bas ». C’est un voyage symbolique qu’il a également effectué. Toujours dans cette démarche augustinienne, l’ascension du Mont Ventoux a été pour lui une sorte d’élévation, un éloignement de ce qu’il considère comme les turpitudes du monde terrestre et un moyen de « s’approcher un peu du ciel ». Une étonnante conversion, au sens étymologique du terme : mouvement, retournement vers…

Relire ainsi Pétrarque, c’est une invitation à considérer le voyage non pas comme un banal déplacement mais comme l’ont montré les grands voyageurs une pérégrination qui engage intensément, une quête profonde, l’occasion de révélations multiples sur notre être, notre rapport au réel,  nos fragilités et nos capacités. Tout voyage devient une métaphore de notre insertion dans le monde où itinéraire spirituel et parcours philosophique s’invitent comme des nécessités.

On notera la présentation par Richard Escot de ce récit qui souligne le caractère allégorique de l’ascension de Pétrarque, y voyant à juste titre « une belle leçon d’humanité et d’humilité » et opère un étonnant rapprochement avec Jack Kerouac. « Pétrarque et Kerouac magnifient l’expédition, écrit-il notamment, l’une verticale, l’autre horizontale, mais toujours à hauteur d’homme ». On conseillera donc la lecture de cet ouvrage. Bien qu’il soit de format modeste (80 pages), il reste grand par l’envolée qu’il apporte.

 

Charles Duttine

 

Pétrarque (1304-1374) est né à Arezzo, près de Florence. Poète et humaniste florentin, il est considéré avec Dante et Boccace comme l’un des pères de la littérature italienne. Il est passé à la postérité pour la perfection de sa poésie qui met en vers son amour pour Laure de Sade, puis essentiellement grâce à son immortel Canzoniere. Grand voyageur, il a retrouvé les correspondances perdues de Cicéron, puis publia ses propres lettres. Celle relatant l’ascension du mont Ventoux avec son frère reste parmi les plus connues. Son influence sera grande notamment auprès des poètes français, comme Ronsard et Du Bellay.

Richard Escot, auteur de plusieurs romans, essais, encyclopédies et dictionnaires qui traitent du sport, de la littérature et de la pensée, il a publié, en 2021, Oser Savoir, aux éditions les défricheurs. Né à La Rochelle en 1959, diplômé de psychologie de l’université de Poitiers, ce journaliste-écrivain vit depuis 1982 en région parisienne.

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A propos du rédacteur

Charles Duttine

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Charles Duttine enseigne les lettres et la philosophie, après avoir étudié à la Sorbonne où il fut notamment élève d’Emmanuel Levinas. Auteur de nombreux récits courts, dont Douze Cordes (Prix Jazz en Velay, 2015), il a publié deux recueils de nouvelles, Folklore, Au Regard des Bêtes et un récit romanesque Henri Beyle et son curieux tourment.

Son dernier ouvrage (deux novellas) L’ivresse de l’eau suivi par De l’art d’être un souillon vient de paraître aux Editions Douro. Il publie régulièrement dans de nombreuses revues littéraires.