Dans la peau d’un Buster Keaton, Stéphane Botti (par François Baillon)
Dans la peau d’un Buster Keaton, Stéphane Botti Éditions La Trace – Janvier 2026 200 pages – 20 €
Suivant la déclaration du protagoniste de ce roman, « le hasard n’existe donc pas ». Partant de ce principe, on peut admettre que son nom, Hector Follet, ne peut être le fruit du hasard : en effet, ce patronyme nous laisse entrevoir la quête, difficile, volontaire et émouvante, du personnage, c’est-à-dire la quête de sa propre grâce, justement celle d’un feu follet, celle d’une silhouette qui voudrait s’effacer subrepticement en ne cessant pas d’être présente, celle d’une âme suffisamment déraisonnable pour être remarquée avec admiration, celle d’une souplesse du corps et de l’esprit prêts à lui faire atteindre les moments de grâce de sa vie.
Hector Follet (donc) rencontre Solène Vérel le jour de ses dix-huit ans, par pur « hasard ». « Pour nous aider à y voir clair, ce qu’on nomme le hasard distille sur notre chemin des êtres, des émotions, des indices. » (p. 188) Il tient coûte que coûte à lui rendre le bonnet péruvien qu’elle a égaré dans le métro : sa restitution n’interviendra pourtant que bien longtemps après. À travers cet objet formant la boucle de notre histoire, le passé d’Hector Follet nous est révélé, et sa témérité à séduire Solène, dépassant l’apparente gaucherie et la carence d’estime personnelle qui le caractérisent, l’emmènera sur les routes d’un grand artiste : Buster Keaton.
Il ne s’agit pas ici d’une banale histoire sentimentale : la rencontre avec Solène est le ressort, pour Hector, lui permettant de comprendre ses influences familiales, et notamment le lien déplorable qu’il avait avec son père. Plus que déplorable : Hector est un enfant battu. Cette rencontre lui permettra de découvrir qu’au fond de lui-même, est niché un talent pour l’humour et le clownesque, un talent qui ne demande qu’à être vu, développé, entretenu, magnifié. Évidemment, cette découverte n’interdit pas aux embûches de paver son chemin. L’enjeu est donc affaire de conviction personnelle et de délivrance de certains nœuds avec le passé familial : « La nuit pénétrait dans mes yeux. Elle était comme un loup affamé de vérité. L’obscurité nous fait peur parce qu’elle cherche la lumière. » (p. 41) Le tour de force de l’auteur est de nous rendre partie prenante de l’intériorité de son héros : qu’il s’agisse de ses doutes envahissants, de l’importance qu’il place dans l’activité physique, ou encore de l’enchaînement de ses gestes, voulus ou subis, qui conduisent bien souvent au rire. Cette quête mènera même Hector Follet dans des lieux hors des sentiers battus où, parmi de nouvelles surprises, les cartes du tarot auront leur rôle à jouer.
« J’avais construit mon anatomie. Une carapace compacte et impénétrable. Un labyrinthe pour me couper de ma tristesse. » (p. 38) Le style de Stéphane Botti a souvent recours à des images poétiques et à des métaphores, toujours bienvenues et cohérentes. Il évite l’excès de ce recours en plaçant son personnage dans des actions régulières. Au fond, le mouvement est une des principales caractéristiques de ce roman, fidèle en cela aux œuvres muettes du maître qu’est Buster Keaton, où l’attrait visuel dominait tant.
Trouver sa propre identité au-delà de toute contingence extérieure : est-ce possible ? Tel est pourtant bien le propos du livre, qui nous réconcilie avec les épreuves de l’existence, qui les transforme en points d’appui pour sa propre détermination, pour sa propre affirmation, qui donnent l’accès à notre personnalité profonde, une fois que la gêne et la honte se sont affaissées et deviennent moins que résiduelles. Dans ce jeu de faux-semblants qui s’affinent et sont finalement plus véritables que jamais, mélancolie et poésie traversent continûment les divers reflets de cette histoire, à l’image de l’acteur pour qui elle est, au fond de cette scène où sévit Hector Follet, un hommage aussi brillant qu’émouvant.
François Baillon
Stéphane Botti
Stéphane Botti est comédien et auteur. Il a mis en scène de nombreuses pièces de théâtre, dont celles écrites avec ou par son frère Christophe Botti, au sein de La Compagnie des Hommes Papillons. Il est le créateur et l’interprète du spectacle Une Merveilleuse Évasion, hommage à l’univers burlesque de Chaplin et de Keaton, qui a été représenté de nombreuses fois depuis 2011. Au sein du Théâtre de l’Étoile Pliante, il crée avec Franck Chassagnac les marionnettes des Copains du Bocage, sous forme de spectacle vivant et de web journal sur la faune et la flore. Il est également l’auteur de Peau d’Âne et la Princesse qui-pue-du-bec (Magnard Jeunesse, 2020) et de À un poil près (Le Calicot, 2022), deux ouvrages destinés à la jeunesse.
François Baillon
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