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D’os et de lumière, Mike McCormack (par Léon-Marc Levy)

Ecrit par Léon-Marc Levy 21.06.22 dans La Une Livres, En Vitrine, Cette semaine, Les Livres, Critiques, Iles britanniques, Roman, Points

D’os et de lumière (Solar Bones, 2016), trad. anglais (Irlande) Nicolas Richard, 275 pages, 8,60 €

Ecrivain(s): Mike McCormack Edition: Points

D’os et de lumière, Mike McCormack (par Léon-Marc Levy)

 

Nul point, de bout en bout, une phrase unique qui serpente, s’enroule, revient sur elle-même, se déploie de nouveau, se rompt, reprend, va crescendo puis descend, métaphore d’une vie d’homme, volonté d’un auteur d’embrasser tout ce qui la compose, jusqu’au moindre détail, projet panoptique qui se refuse à laisser au hasard la moindre nuance. Tel est ce roman d’un homme – le narrateur – qui se souvient dans un flux de mémoire intense qui le ramène aux sensations même éprouvées alors. Capturer le temps passé dans les mailles de la phrase, lui donner son épaisseur réelle, le restaurer dans le présent, c’est la folle aventure de ce roman puissant et captivant.

La phrase de McCormack se déploie aussi comme une tentative de capter l’histoire particulière dans son articulation à l’univers. Marcus Conway, le narrateur, n’est pas seulement ingénieur du bâtiment par profession, il l’est aussi par invasion de son être : rien, ni objet, ni fait, ni affect, n’échappe à sa passion de la construction, à sa conception du monde qui veut que tout élément soit forcément un morceau d’un tout, jusqu’au grand tout.

L’enracinement irlandais ici, n’est que le point de départ vers le vertige de l’universel. Une maison marque le début d’un village, d’un bourg, d’une ville, « un hameau de tourbe et de pierre, pas encore organisé en un plan précis ni autorisé à accueillir une foire, ma lignée traçable jusqu’à la lugubre préhistoire où un clan tenace de fermiers et de pêcheurs se cramponnait à un maigre coin de terre ». Obsédé par l’infiniment petit ancré dans l’infiniment grand, par la logique de l’élaboration inévitable de la physique du monde, Marcus ne peut rien voir, rien sentir, rien entendre, rien toucher, rien goûter, sans que ne résonnent en lui les bruits de l’univers.

 

[…] Il y a quelque chose d’étrange dans tout ça, une espèce d’énergie fébrile dans l’éther, qui m’a affecté à partir du moment où ces cloches ont commencé à sonner, une sorte de voltige m’a traversé, un vertige qui fait que je me suis déplacé

Dans toute la maison

D’une porte à l’autre

D’une pièce à l’autre

D’un bout à l’autre du couloir comme une machine folle

Chambres à coucher, salle de bains, salon et

Retour à la cuisine où

Bon sang

Une explosion effrénée

Bon sang

Pas tant une explosion effrénée qu’un pli roulant dans la lumière, s’écoulant d’une pièce à l’autre pour finir par trouver

Cette maison vide […]

 

Métaphore d’un système qui tourne, fait d’éléments distincts mais indissolublement liés, tricotés ensemble, la famille – on sait la puissance du mot et de la chose en Irlande – se fait métaphore d’un système solaire dans lequel chaque planète a ses lois, ses codes, ses modes de fonctionnement, par-delà la solidarité des atomes. A commencer par la dette au père, plus qu’une Weltanschaaung, une constitution cérébrale, une passion dévorante de la mécanique et de la construction, un lien permanent de l’identité de soi à la matière du monde, le lien fondamental de l’os et de la lumière. Ce moment initial où Marcus voit le père démonter une pièce de son tracteur devient le point Alpha d’une métaphore qui va organiser et couvrir sa vie.

 

[…] Ce fut peut-être mon premier instant d’inquiétude anxieuse vis-à-vis du monde, la première fois que mon esprit se mettait à vriller au-delà des environs immédiats du

Foyer, de la maison et de la commune, pour se tourner vers

Le vaste monde au-delà

Bien au-delà

Car, en regardant ces pièces détachées étalées au sol, mon imagination s’effraya et s’élança vers une conclusion cataclysmique plus large, l’univers lui-même était assemblé par des vis et des boulons, je crus voir comment les cieux et la terre pouvaient sortir de leurs gonds si une clavette d’arrêt essentielle venait à être éjectée, cela compromettrait tout le vaste assemblage des étoiles et des galaxies dans leurs rouages en rotation et provoquerait leur dégringolade dans le vide de l’espace vers une ruine ultime aux confins de l’univers […]

 

Élément infime parmi les éléments, Marcus voit les noyaux éclater, les pièces défaillir, la machine trembler. Le mécanisme le dépasse, qu’il contemple effaré : une fille aînée artiste ensauvagée qui peint des tableaux avec son sang et dont il ne comprend pas le projet, un fils déjanté qui traîne dans le nulle part au fin fond de l’Australie dans on ne sait quelle quête écologique. Une épouse enfin qui va être ravagée pendant quelques jours par une intoxication alimentaire qui la mène au bord de la panne définitive. Marcus perçoit tout environnement comme des grammaires qui s’opposent et se complètent, des raisonnements économiques aux discours politiques qui l’appréhendent, l’incluent, le ligotent. Cet être-au-monde solidaire du monde lui-même fait jaillir la responsabilité des personnages envers les autres – on a l’impression d’une métaphore de la philosophie de Levinas – comme dans cette anecdote (fragment de mythe ?) venue de Mongolie qui raconte une femme dont la fonction est d’assurer l’harmonie du monde en faisant tout à l’envers.

 

[…] Je veux dire qu’elle marche à l’envers, parle à l’envers et monte à cheval à l’envers, elles se lève au milieu de nuit pour manger son dîner et va se coucher quand tout le monde autour d’elle commence sa journée et

Pourquoi faire ça

C’est ce qui est fascinant – leur croyance c’est que si tout le monde marche, parle et fait des choses dans le même sens alors il existe un réel danger que le monde entier bascule, donc il faut qu’une personne aille dans le sens opposé pour maintenir l’équilibre du monde et

C’est assez logique, c’est la base de la mécanique, toute structure porteuse basculera s’il n’y a pas de contrepoids pour équilibrer, les grues se renverseront si elles ne sont pas correctement lestées […]

 

L’humanité de McCormack est un tissu indémaillable, fait de la répétition des gestes et paroles des hommes du monde entier.

 

[…] rites, rythmes et rituels

Quotidiens qui maintiennent le monde comme des os de lumière, cet amlgame raréfié de temps et de lumière dont l’extension à chaque minute du jour est visible […]

 

Particule au sein des particules de l’univers, Marcus connaîtra un aboutissement sublime.

 

Léon-Marc Levy


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A propos de l'écrivain

Mike McCormack

 

Mike McCormack est nouvelliste et romancier.
Il a grandi dans une ferme de Louisburgh, dans le comté de Mayo en Irlande. Il a fait ses études d'anglais et de philosophie à l'Université nationale d'Irlande à Galway.
En 1996, il obtient le prix Rooney de littérature irlandaise pour son recueil "Getting It in the Head".
Son troisième roman, "D’os et de lumière" ("Solar Bones", 2016) a été acclamé par la critique et traduit dans le monde entier.
Il a remporté le prix Goldsmiths en 2016, désigné "Roman de l’année" lors des Irish Book Awards 2016, avait été retenu dans la première sélection du Man Booker en 2017 et devient lauréat du prix littéraire international de Dublin en 2018.

Mike McCormack vit aujourd’hui à Galway.

A propos du rédacteur

Léon-Marc Levy

 

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Directeur du Magazine

Agrégé de Lettres Modernes

Maître en philosophie

Auteur de "USA 1" aux éditions de Londres

Domaines : anglo-saxon, italien, israélien

Genres : romans, nouvelles, essais

Maisons d’édition préférées : La Pléiade Gallimard / Folio Gallimard / Le Livre de poche / Zulma / Points / Actes Sud /